Déjà programmée il y a deux ans, l’Alvin Ailey American Dance Theater, à l’affiche de la 13ème édition des Etés de la Danse, est décidément une habituée de ce festival. La touche d’inédit de la nouvelle saison des Etés n’est donc pas sa programmation, mais son cadre avec une scène qui se déplace du Théâtre du Châtelet (actuellement en rénovation) à la Seine Musicale, la nouvelle salle de spectacle parisienne établie sur l’Ile Seguin et inaugurée en avril dernier. A travers des programmes « découverte » mêlant les classiques de la danse contemporaine afro-américaine à des œuvres et des styles de danses plus récents (hip-hop), la compagnie fondée par Alvin Ailey en 1958 a réussi le pari de remplir et faire vibrer ce nouvel espace culturel d’ampleur gigantesque (4000 places).

AAADT in Rennie Harris' <i>Exodus</i> © Paul Kolnik
AAADT in Rennie Harris' Exodus
© Paul Kolnik

Le spectacle démarre avec Exodus (2015), signée par le chorégraphe Rennie Harris. La pièce approche le thème de l’émigration à travers les notions de voyage, de déracinement, mais aussi de spiritualité. Danseur hip-hop de formation, Rennie Harris crée un spectacle rythmique, physique, appuyé sur une bande-son qui allie le gospel, le rap et la house. La troupe de l’Alvin Ailey American Dance Theater (et plus particulièrement certains artistes, parmi lesquels Renaldo Maurice, à la grâce remarquable) montre par là son extraordinaire capacité d’adaptation à plusieurs genres de danse, y compris les danses urbaines.

AAADT in Robert Battle's <i>No Longer Silent</i> © Paul Kolnik
AAADT in Robert Battle's No Longer Silent
© Paul Kolnik
No Longer Silent est une création de l’actuel directeur de l’Alvin Ailey American Dance Theater, Robert Battle, dansée pour la première fois par la troupe en 2015, soixante-dix après la libération des camps de concentration d’Auschwitz et Buchenwald. Sur une partition d’Erwin Schulhoff, compositeur juif mort en déportation en 1942, la pièce s’inscrit dans une démarche mémorielle louable. Si la chorégraphie, qui représente une foule anonyme de condamnés vêtus de noir, comprend d’intéressants tableaux d’un point de vue formel, elle échoue complètement à restituer l’épuisement et l’abdication morale des victimes de l’holocauste. Le mouvement de Robert Battle est bien trop frénétique, trop vigoureux, trop expressif, comme si les condamnés cherchaient encore à s’échapper, comme si l’espoir habitait encore leurs âmes. Non, Auschwitz ne peut être représentée par une imagerie d’angoisse et de volontés de fuite, il aurait été plus juste de chorégraphier la reddition de l’âme, fauchée par l’horreur et l’anéantissement.

AAADT in Alvin Ailey's <i>Revelations</i> © Pierre Wachholder
AAADT in Alvin Ailey's Revelations
© Pierre Wachholder
Epilogue fréquent de ses représentations à Paris, l’Alvin Ailey American Dance Theater termine la soirée par Revelations. Cette messe gospel à la fois cérémonieuse et complètement déjantée, chorégraphiée par Alvin Ailey en 1960, est restée l’une des pièces les plus emblématiques du répertoire de la compagnie. Les premiers negros spirituals, I been Buked, Didn’t My Lord Deliver Daniel et Fix Me, Jesus formulent une prière collective, qui évoque un envol par des mouvements de bras amples et aériens et une liturgie enveloppante. Les danseurs se regroupent sous une douche de lumière chaude et lèvent les yeux vers le ciel. La seconde partie, Take me to Water, est un baptême déluré, où un cortège fait irruption sur scène avec des mâts, des ombrelles, des robes à frou-frou, et autant de mines réjouies. Trois interprètes masculins se lancent dans de virtuoses diagonales de sauts et de tours, qui exposent la technique athlétique typique des danseurs de l’Alvin Ailey American Dance Theater. Le dernier chant, moitié gospel, moitié rock’n’roll, est un tableau de groupe final, plein de couleurs et d’humour, qui clôt la soirée par une note très enthousiasmante.   

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