La main encore sur le clavier, Martha Argerich se lève : le public exulte. Elle salue Emmanuel Krivine et les musiciens de l'Orchestre national avec qui elle vient de donner le Concerto en sol de Ravel. Comme à son habitude, la pianiste parle avec les uns et les autres sur scène tout en saluant le public avec modestie. Elle vient de jouer avec grâce, souplesse, s'amusant avec son piano comme un chat avec une pelote de laine, à l'écoute de l'orchestre, sachant se mettre au second plan dans l' « Adagio » quand Ravel donne au cor anglais la primauté, en voilant d'un coup sa sonorité pour se fondre dans la longue mélopée, sachant aussi faire surgir un petit contrepoint dans l'accompagnement qui vient ponctuer la cantabile de la main droite et bondir hors de sa boîte dans le « finale » pour jouer à cours après moi que je t'attrape : tout l'esprit du Concerto en sol est là. Le jeu de la pianiste est libre, singulier et en même temps naturel et d'une intégrité musicale totale. Argerich joue ce concerto depuis plus de cinquante ans. Et pourtant, ce soir encore, ils s'aiment comme s'ils venaient de se rencontrer. Elle devrait quand même apprendre le Concerto pour la main gauche ! Il y a quelques années, je lui avais demandé pourquoi elle ne le jouait pas tant il me semblait qu'il était fait pour elle. Sa réponse fut désarmante : « Ma main gauche est faible. Quand j'ai joué pour Guiomar Novaes, elle s'est tournée vers Nelson [Freire] et a dit ''elle n'a pas de main gauche ton amie !''. ». Les grands maîtres devraient parfois penser que leurs observations peuvent marquer si durablement que même une Argerich peut en faire des complexes...

Martha Argerich © Radio France | Christophe Abramowitz
Martha Argerich
© Radio France | Christophe Abramowitz

A 76 ans, la pianiste a atteint cet équilibre miraculeux entre analyse et spontanéité, conséquence d'un travail constant : l'une des phrases que son entourage entend le plus est « il faut que je travaille » et joignant le geste à la parole, la pianiste bosse - et dur. Sa sonorité a gagné en variété de couleurs, d'attaques, son cantabile est toujours aussi divin, mais plus détendu encore : son attitude au clavier est d'ailleurs devenue zen, comme celle de Nelson Freire son vieil ami et confrère vénéré. Le National et Krivine ? Ce concerto est difficile pour les vents, si difficile qu'on peut dire qu'il est « écrit mal joué », tour de force instrumental dont Ravel avait le secret. L'Orchestre le connaît bien et sous la direction de son directeur musical s'en sort magnifiquement sur le plan de l'esprit et de l'engagement individuel et collectif, bien sur le plan instrumental, et ici ou là juste pas trop mal pour la mise en place. On dira la même chose des Variations sur un thème de Paganini pour orchestre de Boris Blacher, œuvre virtuose, kaléidoscope de styles et de couleurs, bien faite pour mettre en valeur les pupitres d'une orchestre.

Chef et soliste sortent de scène en papotant, la pianiste revient, on lui offre des fleurs qu'elle pose sur le pupitre du chef, elle commence à discuter avec Sarah Nemtanu, le violon solo. Que peuvent-elles bien se raconter ? Quelqu'un apporte un pupitre, le pose à côté du piano. Un bis à deux ? Oui ! Jolie idée : Sarah Nemtanu et Argerich dans un Schön Rosmarin de Kreisler, tendre, chaloupé et d'une splendeur instrumentale que le violon solo du National va pouvoir montrer après l'entracte. En attendant, Argerich revient seule pour un second bis et quel bis ! La désormais fameuse Sonate K 141 de Scarlatti. Elle la joue souvent, mais ce soir avec une légèreté de main, une effervescence et des notes répétées qui font vibrer le piano qui chante avec une éloquence charmeuse et une ampleur quasi orchestrale, davantage qu'il ne laisse bouche-bée par une fulgurance que la pianiste a pu montrer d'autres soirs, dans cette même sonate.

A ce moment du concert, une fois encore, on s'interroge sur l'acoustique de la nouvelle salle de concerts de la Maison de la radio. Cet auditorium un peu sec, brillant, ne favorise pas le fondu d'ensemble et a tendance à saturer dans les fortissimos d'une façon pas toujours homogène... rançon de la trop petite taille de cette salle dont le volume est faible et la surface au sol trop petite. Mais l'on est excité à l'idée d'entendre Shéhérazade de Rimski-Korsakov qui va nous laver les oreilles des Brahms, Mahler, Tchaïkovski qui encombrent la vie musicale parisienne. La grande suite symphonique du compositeur russe n'est guère plus jouée, comme d'ailleurs L'Oiseau de feu de Stravinsky, autrefois spécialité du National. La liste pourrait s'allonger à d'autres œuvres orchestrales russes et tchèques qui furent des tubes jusque dans les années 1970 et ont disparu ou quasi des salles de concerts...

Krivine place les contrebasses à gauche, derrière les premiers violons, les violoncelles et les altos au milieu faisant le lien avec les seconds violons à droite et plus comme le National a longtemps joué. Ce soir, les contrebassistes sont huit et pourtant on les entend de moins en moins bien à mesure que le niveau sonore s'accroît. L'orchestre manque alors de l'assise, de l'ampleur qu'il lui faudrait avoir dans cette œuvre rutilante, magistrale, chatoyante, mise en espace sonore de façon incroyable par un génie de l'orchestre qui sait empiler les strates sans que jamais elles ne se mélangent. Krivine dirige au premier degré : c'est un compliment sans arrières pensées. Il organise le flux, règle les équilibres, les nuances, modèle les phrases, soigne les enchaînements avec un sens évident du récit, de l'épopée. Bref, il di ! ri ! ge !... suivi avec attention par une formation exposée par cette acoustique si peu flatteuse qu'on peut même la dire cruelle : dans Shéhérazade, il faudrait pouvoir jouer librement, sans contrainte d'aucune sorte. Néanmoins, l'orchestre et son chef empochent la mise et font un triomphe mérité.

Prévenu de la venue de Bruno Le Maire, ministre des finances, mélomane averti, auteur d'un roman Musique absolue, une répétition avec Carlos Kleiber (Gallimard, 2012), entre nous plutôt médiocre, Emmanuel Krivine lui dédie, en faisant l'éloge du chef autrichien, une polka Vive la Hongrie ! Elle sera brillamment enlevée.

Ce concert était diffusé en direct sur France Musique et sur Arte Concert. Il est accessible pour encore 9 mois en streaming.

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