L’Orchestre National de France n’a jamais si bien porté son nom : c’est un programme entièrement français que dirige Bertrand de Billy pour sa visite au Théâtre des Champs-Élysées. Entre Fauré, Dutilleux et Poulenc, qui choisir comme incarnation de l’élégance à la française ? C’est ce dernier qui gagne finalement la partie, grâce aux interventions d’une Emőke Baráth transcendée.

Emőke Baráth © Szofia Raffay / Erato Warner Classics
Emőke Baráth
© Szofia Raffay / Erato Warner Classics

La soirée s’ouvre avec un Fauré très léger : les Masques et Bergamasques n’ont jamais été aussi délicatement articulés. Les piqués très nets, les minuscules crescendo que l’orchestre semble soupirer, la grande douceur du son des cordes, tout concourt à une élégance… un peu froide. Si les couleurs transparentes de la « Pastorale » sont ravissantes, on aimerait un peu plus d’exaltation dans les rares culminations. L’Élégie, quant à elle trop impétueuse, n'est pas plus convaincante : l’énergie du violoncelliste Jean-Luc Bourré semble déstabiliser l’orchestre au point que les attaques ne sont pas en place. Surtout, quel dommage que ce son écrasé dans les moments d’intensité dramatique, qui donne à la pièce un côté plus théâtral que plaintif !

On préfère The Shadows of Time de Dutilleux, interprété de façon plus raffinée et moins monolithique. L'œuvre est colorée par de subtils mariages de timbres au sein de l’orchestre. Les sons des cuivres et bois entremêlés sont à la fois doux et métalliques, et forment comme des remous sur les tapis étales de cordes. Les trompettes bouchées se superposent aux harpes et aux trémolos des archets au point de former un unique instrument, hybride. Seules se détachent les voix d’enfants et leur « pourquoi » implorant. Certes, la direction un peu mécanique n’encourage pas les contrastes de nuances mais on se satisfait finalement de la variété de ces univers sonores, qui reposent sur des effets plus que sur des phrasés. L’œuvre avance grâce aux seules percussions qui marquent constamment le mouvement inexorable du temps.

Le retour à Fauré (Cantique de Jean Racine) avec cette fois le Chœur de Radio France, accompagné du Chœur de l’Armée Française, ne convainc toujours pas : si la diction des choristes est excellente, elle ne suffit pas à rendre le chant suffisamment net, les voix intermédiaires baissant systématiquement. De belles couleurs chaudes et douces des cordes, et une fin morendo délicate viennent toutefois éclairer ce tableau. Les mêmes problèmes de justesse ternissent les Litanies à la Vierge Noire de Poulenc : si l’on savoure encore la pureté et la netteté des aigus, on regrette que le chœur des femmes baisse à chaque intervention a cappella malgré la direction désormais plus active de Bertrand de Billy, aux phrasés plus tendus et plus inventifs.

Sommet de cette progression, c’est bien le Stabat Mater de Poulenc que l’on retiendra de cette soirée. Dès les premières notes, le legato qui prévaut chez les cordes nourrit un sentiment d’unité. C’est là ce qui fera le charme de cette lecture : la sensation d’un ensemble très soudé, qui construit des climats en entremêlant subtilement voix et instruments. D’abord confuse, l’émission des choristes gagne peu à peu en netteté, pour atteindre un éclat vengeur dans le « Quis est homo », assorti à des cordes presque arrachées.

Sonnant très en dehors de cet ensemble, les interventions incarnées d’Emőke Baráth – beaucoup de vibrato, des appoggiatures en forme de sanglots – n’en sont que plus touchantes. Si les sommets les plus intenses manquent d’exaltation religieuse (« Eja mater »), les progressions dynamiques sont enfin soignées – immense mouvement vers l’avant du « Sancta mater », sublimes decrescendo du chœur qui se fond dans les cordes de l’orchestre. La tension grandissante nourrit une opposition croissante entre la solennité du chœur et les interventions douloureuses de la soprano : les basses à la projection puissante qui ouvrent le « Fac ut portem » semblent froides face aux aigus poignants d’Emőke Baráth qui survolent sans difficulté l’orchestre.

L’apothéose des derniers chants repose encore davantage sur ce contraste entre l’âpreté du chœur et de l’orchestre, d’une énergie sans pitié, et le timbre brûlant de la soprano, aux respirations volontairement anxieuses. On ne sait qui parmi eux déchaîne les applaudissements du public, mais les rappels sont nombreux : la musique française semble avoir encore de beaux jours devant elle.

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