Voilà bientôt quatre saisons que le Centre de Musique de Chambre de Paris et son sérail de jeunes artistes nous enchantent de concerts-spectacles visionnaires, efficaces, fourmillant d’invention, et émouvants par-dessus le marché ! Après Dvořák, Mendelssohn, Mozart, la petite troupe visait plus haut, plus difficile encore, avec Beethoven et sa Grande Fugue.

« Beethoven Labyrinthus » au Centre de Musique de Chambre de Paris © Julien Hanck
« Beethoven Labyrinthus » au Centre de Musique de Chambre de Paris
© Julien Hanck

Plutôt que de se vouloir brillante leçon de musique (comme dans « Une soirée chez Mrs Thurber »), « Beethoven Labyrinthus » nous plonge dans le long soliloque intérieur que se tient le compositeur (plus ou moins) entre sa 23e et sa 55e année. Au travers de deux haut-parleurs disposés de part et d’autre de la scène, le compositeur s’adresse directement à nous, sans filtre, sans ambages. Ou plutôt, nous l’écoutons penser tout haut. Le script ponctionne çà et là quelques bribes de vie, quelques instants biographiquement et musicalement décisifs, et compose avec une trame d’un peu plus d’une heure. Un spectacle du Centre n’est rien cependant sans l’image – souvent traitée avec une virtuosité bluffante. Reprenant une esthétique proche des collages animés de Terry Gilliam, la projection s’empare cette-fois-ci de l’intégralité de la conque acoustique de la salle Cortot : des dessins anatomiques gigotent, un Bonaparte rageur explose en morceaux, la nuit tombe sur quelque palais viennois. Scéniquement, c’est spectaculaire. Et l’on s’habitue vite à l’alternance de musique, de voix parlée et d’effets sonores (dont cette touchante initiative de nous faire entendre un finale de la Neuvième Symphonie complètement assourdi, sans grave ni aigu, comme vécu au travers des tympans meurtris du compositeur).

Le violoniste Ryo Kojima se distingue dans un Trio opus 1 n° 3 qu’il mène avec brio, prenant le temps de poser chaque début de phrase avec galanterie. Partenaire manifestement précieux par sa rigueur (autant que vigueur) d’exécution, on sentira parfois au détour d’une page de la Grande Fugue à quel point sa présence stabilise et sécurise, s’intercalant avec modestie et une belle présence dans le dédale des voix. C’est le cas également de l’alto d’Arianna Smith, dont l’agilité et la conviction de l’exécution n’ont pas manqué d’impressionner dans cet indomptable opus 133.

Arianna Smith, Ryo Kojima, Jean-Baptiste Maizières et Raphaëlle Moreau © Anastasia Kobekina
Arianna Smith, Ryo Kojima, Jean-Baptiste Maizières et Raphaëlle Moreau
© Anastasia Kobekina

Jean-Baptiste Maizières, quant à lui, fait entendre un violoncelle relativement impartial de ton, quoique distingué dans sa sonorité. Son « Adagio con molto sentimento d'affetto » (extrait de la Sonate n° 5 pour violoncelle et piano), étonnamment fluide, se dévide sur le ton de la confidence, sans trop s’attarder sur les pauses et les points d’interrogation ; on est très loin de la gravité et de l’accablement qu’y mettent certains. Interprétation agréable quoique relativement univoque, soutenue par un Kojiro Okada tout en demi-teinte ; merveille de réalisation pour ce pianiste dont les doigts ne trahissent jamais les intentions musicales. Ce dernier a d’ailleurs su nourrir son Appassionata (premier mouvement) de contrastes grandioses, choisissant toujours ampleur et rondeur plutôt que nervosité et force d’impact (les trilles sont tempérés, les effets de surprise amortis par le geste). Si l’on peut être partisan d’un Beethoven plus radical, plus cranté, plus géométrique – en un mot plus assumé –, le sien trouvera toujours grâce à nos yeux par le fini de la réalisation, le chic de certains plans sonores somptueux. Enfin, nous retrouvons avec plaisir Raphaëlle Moreau, une habituée du lieu, qui nous livre un finale de la Sonate « à Kreutzer » particulièrement ardent et concentré – toujours avec cette sonorité de braise, terrienne plus que limpide, qui la caractérise.

En elle-même, la Grande Fugue impose à ses interprètes l’exigence d’un engagement, d’une dépense d’énergie, d’une attention hors du commun, aux confins de la technique et de l’exécution instrumentale. Dans cette œuvre qui a renoncé à tout ce qui peut être entendu comme flatteur, les quatre musiciens n’ont manifestement pas cherché à nous simplifier l’écoute – par exemple en y greffant des mouvements d’ensemble, hiérarchies ou consensus arbitraires. Pas davantage ont-ils tenté de distraire par l’effet ou par l’outrance. La Grande Fugue nous a été transmise dans sa fulgurance originelle, sa jovialité rythmique propre, en accordant toute son importance – et toute son autonomie ! – à chaque partie. Dans notre siège, on cède malgré nous à une sorte d’hypnose, à la faveur des nombreuses expérimentations que permettent l’exécution sans partition (et la possibilité pour les musiciens de se déplacer sur scène pendant qu’ils jouent). Quel saisissement d’entendre les différentes voix de la fugue se détacher les unes des autres pour se mouvoir sur scène, et varier les angles de projection comme si l’auditeur disposait de quatre potentiomètres ! Pas de doute, la salle Cortot est décidément le lieu idéal pour ce type de manipulations acoustiques et visuelles : un ravissement des sens une fois de plus signé Jérôme Pernoo.

Enfin, les spectateurs qui viennent dès 19h30 profiteront de la voix aux mille potentialités d'Anara Khassenova, d'une fascinante ductilité, et du piano tout entier de velours et de sérénité de Vincent Mussat : un jeu à l’embase solide, qui sait s’épanouir en de lumineux acmés.

Ryo Kojima, Raphaëlle Moreau, Kojiro Okada, Arianna Smith, Jean-Baptiste Maizières et Jérôme Pernoo © Julien Hanck
Ryo Kojima, Raphaëlle Moreau, Kojiro Okada, Arianna Smith, Jean-Baptiste Maizières et Jérôme Pernoo
© Julien Hanck
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