Chez les Wiener Philharmoniker, jouer l'intégrale des symphonies de Beethoven a valeur de tradition. Tous les dix ans environ, un heureux chef est élu pour mener la phalange d'élite dans ce méta-répertoire, recevant ainsi l'insigne honneur de poser sa petite pierre sur le monolithe de la tradition viennoise. Après Simon Rattle et Christian Thielemann, c'est aujourd'hui Andris Nelsons qui se voit chargé de mener à bien cette délicate mission, à Vienne et en déplacement, comme cette semaine au Théâtre des Champs-Élysées. Avec la féroce volonté de rendre à « son » Beethoven sa soif inextinguible de vie.

Andris Nelsons © Marco Borggreve
Andris Nelsons
© Marco Borggreve

En ce vendredi soir, le premier mouvement de la Symphonie « Pastorale » annonce d'emblée la couleur : Andris Nelsons prend appui sur le tapis tout en rondeur des cordes de l'orchestre, et plus particulièrement sur deux pupitres qu'il investit d'un rôle-clé : altos et contrebasses seront, tout au long de la soirée, garants de l'homogénéité du son. L'ensemble, perçu de ce fait comme une masse sonore d'où peuvent, éventuellement, émerger des solos de bois et de cuivres, se fond ainsi en quelque chose d'organique et se voit investi d'une vraie vision. Ce Beethoven-là renoue avec son propre avenir, évoquant çà et là Wagner (on songe au prélude de L'Or du Rhin en entendant les effets de cascades du deuxième mouvement) ou Richard Strauss (les interventions naturalisantes des bois ou la scène de tempête, ainsi portées par une pâte symphonique dense, annoncent la Symphonie Alpestre).

Certes, ce faisant, les vents participent moins à la tenue globale du tissu orchestral, mettant leur admirable sens du phrasé au seul service de leur propre ligne plutôt que de soutenir le déroulé global de la symphonie. Et parfois, la délicatesse d'une flûte a du mal à se frayer un chemin à travers le complexe orchestral. Mais en les considérant ainsi placés en position de solistes, on écoute avec admiration le legato parfait de chacun des pupitres – savait-on qu'un cor pouvait chanter ainsi ? – en retrouvant, avec un effet madeleine de Proust assuré, le timbre extrêmement clair, à la limite du nasillard car riche en harmoniques aigus, du hautbois et de la clarinette des Wiener.

Côté cordes, Nelsons charge sa Pastorale de vie, d'une énergie folle et avide de luxuriance qui fait vite oublier les vénérables lustres du Musikverein. C'est particulièrement sensible dans la ritournelle populaire du troisième mouvement, qui n'a plus rien d'aimable : la joie est ici rugueuse, presque féroce. Inversement, on apprécie la flexibilité des violons lorsque Nelsons imprime un très léger rubato à sa battue, par exemple dans le premier mouvement, lorsque la phrase s'évanouit en l'air : sans perdre de son brillant, le son s'y dessine alors comme une caresse. Un regard averti aura vite compris quelle mécanique bien huilée orchestre cette flexibilité du son : chez les Wiener, la communication est totale. Le chef d'attaque des seconds violons a l'œil rivé sur la formidable violon solo, Albena Danailova, dont la gestuelle souple emporte tout le pupitre. Le voisin du chef d'attaque regarde quant à lui fixement les violoncelles et contrebasses, ces dernières étant chargées de mener les pizzicati. Les altos sont eux en contact constant avec les seconds violons, bouclant ainsi la boucle.

Moins poétique que la précédente, la Symphonie n° 7 a des allures presque démonstratives. En témoigne l'introduction du premier mouvement, où Nelsons mène le crescendo initial comme un ingénieur du son, augmentant le volume d'une façon parfaitement homogène. L'étourdissant scherzo, au tempo décomplexé, impressionne lui aussi : Nelsons y fait montre de sa capacité à tenir un orchestre, donnant à cette pièce d'apparence débridée un cadre temporel extrêmement strict. On ne manquera pas d'y applaudir notamment le pupitre des percussions, les timbales développant toute une palette de timbres, jouant avec beaucoup d'éloquence sur la capacité de projection (parfois frontale, parfois en creux) de l'instrument.

Tenant mieux les rênes que dans la Pastorale, Andris Nelsons se repose ici moins sur l'excellence de l'ensemble, donnant de sa personne pour parvenir à la hauteur des musiciens qu'il dirige. Le voilà qui se baisse, dirige sans baguette, se fige, joue des épaules, des genoux, de la tête parfois, et pourtant l'ensemble n'a pas l'exubérance d'un Dudamel : Nelsons ne cherche qu'à renouveler, mouvement après mouvement, l'attention des musiciens.

Le finale adopte un ton gaillard et se fait le chantre d'une joie primitive. Longtemps tapis derrière le tissu des cordes, les cuivres explosent ici en un feu d'artifice fanfaronnant. On pourra trouver cela excessif, mais quoi ! Il y a quelque chose de jouissif à voir les Viennois abandonner un temps leurs habits guindés pour sombrer dans la folie furieuse. Ça fuse, ça pétarade, bref : ce soir, les Wiener Philharmoniker n'étaient plus tout à fait eux-mêmes, ce qui constitue, en soi, un exploit.

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