Avec son directeur musical Jacques Lacombe, l'Orchestre Symphonique de Mulhouse s'est produit le 18 octobre à La Filature, ouvrant la saison symphonique sur une soirée Berlioz : la Symphonie fantastique était suivie, comme le demandait le compositeur, de Lélio ou le retour à la vie, monodrame lyrique qui prolonge la symphonie. Les épisodes mortifères de la « Marche au supplice » et du « Songe de la nuit du sabbat » y laissent place à une lente reconstruction de soi à travers la création artistique. Ainsi, ces deux pièces monumentales n'en font qu'une. Leur stimulante reprise commémore ainsi le 150e anniversaire de la mort du compositeur.

Jacques Lacombe dirige l'Orchestre Symphonique de Mulhouse © Catherine Kohler
Jacques Lacombe dirige l'Orchestre Symphonique de Mulhouse
© Catherine Kohler

Pour la Symphonie fantastique, le chef prend le parti désormais répandu de mettre en valeur les deux harpes à l’avant-scène. Autre particularité voulue par Lélio, un rôle de récitant : Jean Manifacier est excellent dans ses expressions poétique, lyrique, révoltée ou violemment passionnée. Il intervient dès la Symphonie fantastique, renforçant par la lecture de textes de Berlioz l'unité entre les deux œuvres. Sa lecture introductive, présentée sous le seul point de lumière d'une salle plongée dans l'obscurité, s’accompagne d'une première découverte de l'œuvre à la façon des salons du XIXe siècle, c'est-à-dire au piano. Les variations de Liszt sur le leitmotiv de « l'idée fixe » de la symphonie constituent une séduisante innovation et une invitation convaincante à entrer dans l'intimité du compositeur, grâce à une talentueuse pianiste au jeu inspiré, Marie Stoecklé.

Les vents puis les cordes de l'orchestre s'éveillent d'une rêverie, pianissimo. Le trait des cors marquant l'animation des sentiments sonne clairement tandis que les cordes dans un ensemble impeccable exécutent leur montée appuyée sur la profonde pédale des graves. L'intervention des bois confirme encore l'impression d'un travail extrêmement soigné des nuances, des timbres, de la cohésion entre instruments. Ce que la suite confirmera. Dès l'attaque de la deuxième partie, le choix de placer les harpes devant l'orchestre s'avère vraiment judicieux. Elles animent le mouvement comme on l'entend rarement au concert. Pour sa part, Jacques Lacombe imprime à la valse une forme d'allégresse qu'il communique à une formation dont la sonorité est étoffée et souple. Ces qualités se retrouvent dans la troisième partie qu'elles contribuent, au son du cor anglais, à rendre émouvante tandis que « l'idée fixe » se fait de plus en plus angoissante en dépit des paisibles passages dans lesquels bois, cordes et cors affinent encore les nuances avec sensibilité.

La progression dramatique des deux dernières parties est clairement dessinée. Lors de la « Marche au supplice », le chef d'orchestre, ordonnateur impitoyable de la scène, semble encourager chaque instrument à faire entendre des accents d'une rudesse appropriée à un monde fantasmatique. Effet stupéfiant auquel contribuent puissamment d'ébouriffants percussionnistes et cuivres. Dans le sabbat final, les couleurs, les timbres propres à l'orchestration berliozienne, les thèmes reflètent un fort engagement de tous.

Lorsqu'au début de Lélio, le récitant Jean Manifacier lance d'une voix forte, comme étonné et peut-être résigné, « Dieu ! Je vis encore »... le programme est tout tracé. Le spectre de la mort était, dans la Symphonie fantastique, l'hallucination d'un homme abandonné par ses forces, face à un impossible amour heureux. La vie, pourtant, lui impose de reconstruire son existence. L'espoir salvateur d'y parvenir à travers la création artistique le conduit à en appeler à de grands précurseurs. Goethe d'abord avec la « Ballade du pêcheur » dont le chant et l'accompagnement au piano sont confiés au ténor Tristan Blanchet et à Marie Stoecklé. Aigus presque constants, larges intervalles, ruptures de rythme ont parfois posé quelques problèmes de timbre au ténor en dépit d'un sens des nuances, d'un souffle et d'une justesse notables.

Shakespeare, le doute de Hamlet, dominent la deuxième partie de l'œuvre interprétée avec le Chœur de Haute-Alsace dirigé par Bernard Beck. Régulièrement associé à l'OSM, ce chœur constitué d'amateurs au recrutement très sélectif fait montre une fois encore de sa qualité professionnelle. Les tessitures, des basses aux sopranos, répondent aisément aux importantes exigences de la partition. Chaque pupitre atteint un incontestable niveau de cohésion qui sera encore remarqué, plus loin, dans la troisième partie, lorsque le chœur d'hommes accompagnera Jaesun Ko dans la « Chanson des brigands ». Le baryton solo fait entendre une belle voix chaude qui, bien que couverte à plusieurs reprises par les instruments, dialogue de manière souple et précise avec le chœur et l'orchestre.

Parvenus au mitan du drame, ténor, chœur, orchestre et piano à quatre mains vont peu à peu s'unir pour proclamer le retour à la vie, le bonheur, la création artistique salués par le compositeur félicitant un orchestre fictif avant de réclamer cette consolation « encore et pour toujours ». Le bonheur du compositeur est rejoint, dans la réalité, par les acclamations enthousiastes du public de La Filature.

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