Le déshonneur ou la mort ? Non, le déshonneur et la mort ! Tel est le thème d'une histoire d'amour dont le fil au dénouement tragique et cruel est conté dans une vieille chanson populaire calabraise, la Canzone di Cecilia. Cette mélopée est au cœur du programme de ce 5 juin au Festival de Froville, au cours duquel cinq chanteurs associés à la Cappella Mediterranea jouent aussi le rôle de personnages au milieu des instrumentistes. Conçu par Leonardo García Alarcón et donné pour la première fois à Ambronay en 2014, le drame met en scène les chanteurs qui voient s'éveiller en eux et pour le public des réminiscences musicales des XVIe-XVIIIe siècles issues de tous horizons. Pièces d'auteurs anonymes, telle la berceuse pour l'enfant divin Dormi, fanciul divino ou la jolie A riturnella ; musique religieuse du Kyrie eleison de Roland de Lassus ; madrigal avec Mori mi dici d'Alessandro Scarlatti ; œuvres instrumentales dont la Tarantela española fort bien enlevée de Santiago de Murcia. Ces œuvres ne se rapportent pas directement à l'histoire de Cecilia mais elles révèlent les sentiments, la pensée, le caractère, la culture des personnages.

La Capella Mediterranea et ses chanteurs à Froville
© Jennyy

Le projet est servi par cinq chanteurs qui, doués d'un magnifique talent vocal et musical, savent rendre le caractère propre de chacune des pièces. Ceci tout en honorant l'unité du jeu de scène autour de la Canzone di Cecilia. Le prologue est chanté par les trois voix d'homme bientôt rejointes par les deux sopranos, Ana Vieira Liete et Lucia Martin Carton ; chœur à l'admirable musicalité et à l'équilibre très juste. Ce quintette vocal se réunira à plusieurs reprises encore, dans un style parfois différent mais toujours avec une exceptionnelle qualité. Qualité que l'on retrouve dans les solos et les duos se succédant durant plus d'une heure trente, vivement applaudis jusqu'à la standing ovation finale.

Assurant le rôle de Cecilia, la jeune soprano portugaise Ana Vieira Liete rend avec authenticité le caractère touchant d'une innocente victime. Son introduction à la berceuse pour l'enfant divin, Fermarono i cieli, puis sa partie dans la berceuse même révèlent une sensibilité profonde, un esprit de recueillement, loin cependant de toute affectation. Sa complicité avec la seconde soprano, Lucía Martín-Cartón, donne à la riturnella un accent poétique et léger, masquant à peine, cependant, la peur d'un dénouement funeste.

Son art de la réplique face au personnage de Don Lidio (Valerio Contaldo), coupable de l'épouvantable torture morale qu'il lui inflige, est convaincant, contrastant avec les tristes fanfaronnades de son interlocuteur dépravé et cruel. Mais il y a aussi l'émotion de la bouleversante Cecilia devant choisir entre la fidélité envers son fiancé et la trahison qui lui est proposée pour sauver celui-ci d'un tragique destin. Hésitations dans la voix et indécision de l'attitude donnent l'exacte mesure du conflit intérieur. À la fin, la mort du fiancé suscite un déchirant et mortel accablement traversant avec vérité la voix brisée d'Ana Vieira Liete.

Ana Vieira Leite et Lucía Martín-Cartón
© Jennyy

Le ténor Valerio Contaldo dans le rôle d'un monstre immoral sait s'attirer les applaudissements du public par la souplesse expressive de sa voix et son jeu de scène très napolitain. La puissance du son emplit amplement la scène et la salle, les nuances allant d'une expression de nature confidentielle aux éclats les plus débridés ou à la voix de fausset, en particulier dans la pochade de l'âne U Ciucciu. À ses côtés, le contreténor Filippo Mineccia joue avec brio un rôle de confident et de miroir pervers. La voix d'une extrême agilité, le jeu expressif et vif qui ne surjoue toutefois pas son rôle ajoutent une note de commedia dell'arte. Les intervalles vertigineux, la richesse du timbre, la justesse de l'interprétation ressortent particulièrement de son solo, Combattuta navicella.

Valerio Contaldo et Filippo Mineccia
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Aux côtés de Cecilia se trouvent à l'inverse deux personnages accablés de douleur. Lucía Martín-Cartón, soprano incarnant l'épouse méprisée et impuissante de Don Lidio et la basse Matteo Bellotto dans le rôle du fiancé de Cecilia, prisonnier condamné à mort. Lucía Martín-Cartón déploie toujours une vive énergie, exprimant colère et dépit d'une voix puissante et expressive. Le malheur l'unit à Cecilia et toutes deux interprètent des duos d'une profonde compassion, telle la berceuse de l'enfant divin. Jouant le rôle du fiancé, Matteo Bellotto est tout d'abord absent puisque prisonnier, jusqu'à l'air Vivi sono i tuoi colori qui sollicite essentiellement les notes plutôt graves du registre, aux ornementations complexes et nombreuses, bien restituées dans le timbre chaud de la basse.

Sous la direction rigoureuse et engagée du concepteur aux recherches érudites, Leonardo García Alarcón, la Cappella Mediterranea suscite l'admiration tant pour les pièces instrumentales que dans l'accompagnement attentif des chanteurs. Le public se sépare conservant particulièrement le souvenir du Madrigal en fugue sur La Canzone di Cecilia écrit magistralement par Leonardo García Alarcón lui-même.

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