À l'Opéra de Leipzig ce 23 mars, décors, lumières, costumes et orchestre prodigieux du Gewandhaus ont constitué un superbe écrin enveloppant solistes et chœurs d'une Carmen très applaudie. Dès la somptueuse ouverture durant laquelle chanteurs et choristes s'assemblent face au public, on pressent une production qui s'annonce originale et impressionnante. Deux hauts murs blanchis forment depuis le fond de scène un angle ouvert vers la salle. De frêles escaliers jalonnés de petites plateformes serviront aux acteurs de tribunes jusqu'en haut, là où s'ouvre l'entrée de la manufacture de tabac. Ces structures assez élémentaires sont peuplées de personnages aux costumes multicolores et soignés. Par-delà une certaine couleur locale, la mise en scène de Lindy Hume montre une intention symbolique, suppléée par un jeu fascinant de couleurs et de lumières. Ocre écrasé par la chaleur à l'acte I, espace maculé de taches et de coulées rouge-sang lors du dernier acte. Entretemps, on passe de l'atmosphère trouble et confinée de l'auberge à une nuit constellée d'une myriade de lucioles ; c'est la troupe des contrebandiers qui évolue dans une montagne grisâtre, inhospitalière. La conception d'ensemble comme le soin du détail saisissent immédiatement la signification de chaque acte.

<i>Carmen</i> à l'Opéra de Leipzig © Tom Schulze
Carmen à l'Opéra de Leipzig
© Tom Schulze

Dans le rôle-titre, Rinat Shaham apporte sa voix brillante, souple, expressive dans le médium et les aigus. À quelques rares reprises, ces mêmes qualités ont manqué dans les graves les plus profonds. Ils sont toutefois restés globalement ardents, envoûtants et cohérents avec l'ensemble de la tessiture. Sa présence en scène, la clarté de sa diction, son sens de la situation, son attention et sa réactivité face à ses partenaires et à l'orchestre sont excellents. Elle livre un personnage empreint à la fois de finesse et de trivialité, en particulier dans le premier acte (« Sous les remparts de Séville »). À partir du trio des cartes, le dénouement approchant, la voix se fait de plus en plus tragique, s'affermissant dans une sorte de fusion avec un orchestre à l'extraordinaire expressivité, fidèle et grandiose amplification du chant.

En Don José, le ténor Leonardo Caimi porte l'émotion à l'extrême dans la dernière scène. Il donne l'accablante impression d'être entraîné vers un complet épuisement de soi, son sort étant lié à celui d'une Carmen toute de noire vêtue. Seul jusqu'au tomber final du rideau, le duo est comme emprisonné entre les hauts murs du décor, vivant ensemble l'écroulement de leur vie. Sur le plan vocal, les qualités de puissance et d'expression de Don José, notamment dans ce dernier acte, sont particulièrement remarquables dans les duos et les dialogues ; les solos, en revanche, ne déploient pas toujours toutes les harmoniques nécessaires face à l'extraordinaire richesse orchestrale.

Olena Tokar (Micaëla) offre un jeu de scène digne d'une grande actrice dans le premier acte et plus précisément d'une tragédienne dans le troisième. Au début de l'ouvrage, son comportement de jeune fille réservée cache assez mal le brin de malice qui lui permet de tenir gentiment tête aux soldats qui la reçoivent. Dès le premier duo avec Don José, la ligne mélodique est d'une grande pureté, puissamment lyrique. Son timbre superbe est parfois associé à un vibrato trop prononcé et l'on perçoit l'inévitable difficulté d'adaptation de la prononciation française au chant. Au troisième acte, une toute autre Micaëla apparaît : les inflexions de sa voix sollicitant la pitié de Don José envers sa mère mourante sont d'une poignante sincérité, tout comme son jeu de scène lorsque, voyant sa cause perdue, elle se détourne définitivement de Don José dans une attitude de révolte et de mépris. Les qualités vocales d'Olena Tokar sont alors portées au plus haut niveau, au service d'une forte et douloureuse expression tragique.

L'Escamillo de Dario Solari offre l'image d'un personnage de la bonne société dont l'habit grand-bourgeois tranche avec le portrait d'homme d'action que laisse entendre le livret. La voix de baryton au timbre chaud est conforme au comportement : posée, convaincante, elle dégage un sentiment de confiance en soi n'exprimant la violence qu'au moment du duel avec Don José. Ce calme apparent a cependant parfois l'inconvénient de laisser la voix quelque peu couverte par l'orchestre.

<i>Carmen</i> à l'Opéra de Leipzig © Tom Schulze
Carmen à l'Opéra de Leipzig
© Tom Schulze

Sandra Maxheimer (Mercédès) et Aneta Ručková (Frasquita) sont parfaites dans leurs brèves interventions, surtout dans le quintette de l'auberge puis le trio des cartes. Le Chœur de l'Opéra et le Chœur d'enfants sont brillants, faisant preuve d'une étonnante mobilité sur scène. Sous la baguette de Matthias Foremny, l'Orchestre du Gewandhaus est un acteur à part entière, donnant une interprétation d'une exceptionnelle intensité dramatique. Chaque pupitre, chaque soliste donne aux instruments une expressivité vocale. La pâte sonore est dense, parfaitement cohérente, le tempo marqué d'une manière forte, extrêmement entraînante mais sans la moindre brutalité. De l'attaque magistrale de l'ouverture jusqu'aux derniers accords de l'œuvre, l'orchestre procure une sensation singulière de puissance maîtrisée et d'expressivité.

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