Le chorégraphe congolais Faustin Linyekula est de retour au Théâtre de la Ville avec une lecture dansée et chantée du texte Congo de l’écrivain et essayiste Eric Vuillard. Si les précédentes créations et initiatives sociales du chorégraphe se faisaient plutôt l’écho des problématiques de l’Afrique contemporaine, Congo nous plonge cette fois dans le récit déchirant des premières heures de la colonisation du Congo par la Belgique et nous enseigne que les logiques de domination ne sont pas dépassées. Congo est un dialogue éclairant entre théâtre, chant et danse, au sein duquel Linyekula se positionne humblement, laissant au texte de Vuillard la place centrale.

<i>Congo</i> de Faustin Linyekula © Agathe Poupeney
Congo de Faustin Linyekula
© Agathe Poupeney

Publié en 2012 chez Actes Sud, Congo d’Eric Vuillard décrit l’Europe des puissances concurrentes et déchirées, l’Europe de l’impérialisme commercial, l’Europe qui trouve une entente sur le dos du continent africain. Le texte de Vuillard sert de colonne vertébrale à la pièce et est restitué en quasi-totalité par le comédien congolais Moanda Daddy Kamono. Sans rien de superflu, la récitation se déroule avec autant simplicité que de force. Peu d’éléments sont conviés autour de ce texte, déjà chargé en soi : le plateau de scène nu est éclairé avec intimité. Seuls quelques sacs de toile jetés au sol agrémentent le décor, évoquant tantôt le commerce, tantôt des baluchons d’exilés lorsque les artistes les chargent sur leur dos. Des chants interprétés par Pasco Losanganya complètent sobrement le tableau. Quant à Linyekula, qui interprète lui-même sa chorégraphie, il est un vecteur d’émotions plus qu’une illustration du texte. Son corps ondoie au son des chants et des bruits de la forêt comme pour exprimer la vie, se cabre en réaction à la violence, tremble pour révéler la colère qui sourd, se met à nu pour exprimer la faiblesse d’un continent qu’on foule aux pieds, qu’on marque de frontières.

Avec autant de poésie que de véhémence, Congo raconte la conférence de Berlin organisée par le chancelier allemand Bismarck en 1884-1885, qui scelle l’accord de partage des terres africaines entre les nations européennes. En miroir, Linyekula trace sur le corps mis à nu de la chanteuse, puis sur le sien, le nom des puissances coloniales : France, Belgique, Allemagne, Royaume-Uni. Puis vient le récit de la première exploration du Congo par l’Américain Henry Morton Stanley qui, à son retour en Europe, fait état des richesses illimitées du territoire et promet des débouchés commerciaux lucratifs. Puis la colonisation forcée et violente, entreprise par Leopold II, roi des Belges, qui voit dans l’Afrique un terrain de jeu alternatif à sa Belgique étriquée et rognée par les puissances alentour.

Linyekula met aussi en lumière les atrocités perpétrées dans le nord-ouest du Congo par Leon Fievez, sous les ordres duquel les colons avaient pris l’habitude de mutiler les mains des autochtones – adultes et enfants – exploités dans les plantations d’hévéas lorsqu’ils n’atteignaient pas les rendements escomptés. Pasco Losanganya, issue de cette province, interprète des chants traditionnels tandis que défilent des photos d’enfants en arrière-scène. La danse fiévreuse de Linyekula, ininterrompue pendant toute la durée du récit, révèle la souffrance de cette Afrique assujettie sans aucune pantomime ni théâtre, mais plutôt en proposant une expérience intime et sensorielle, exprimée par l’ondulation du corps et l’intensité du regard.

<i>Congo</i> de Faustin Linyekula © Agathe Poupeney
Congo de Faustin Linyekula
© Agathe Poupeney

Congo n’est pas seulement une pièce hommage au douloureux passé colonial mais donne aussi une alerte sur le monde actuel. Par des accents anticapitalistes un rien racoleurs, Vuillard et Linyekula rappellent avec justesse que l’exploitation du caoutchouc se fait encore au détriment de la population congolaise, que la classe des élites ne se renouvelle pas – Vuillard dirige ainsi une charge violente sur la famille Chodron de Courcel, puissante sous les décennies coloniales, toujours puissante aujourd’hui – et que le libre-échange introduit par les puissances impérialistes reste toujours plus profitable aux dominants. Faustin Linyekula, qui déclare s’être tenu volontairement éloigné de l’histoire coloniale africaine jusqu’à ce jour, par crainte du misérabilisme et de la justification par le passé des déviances actuelles de l’Afrique, revient pourtant bel et bien au présent avec Congo. Telle l’histoire qui inlassablement se répète, l’artiste se laisse ainsi tomber au sol à la fin de la pièce, avant de se relever et de recommencer.

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