Peter de Caluwe, qui ne manque ni d’ambition ni de logique, a conçu l’idée d’aborder la trilogie Mozart-Da Ponte comme une seule et même œuvre se déroulant – unité de temps oblige – sur une seule journée où s’imbriquent les trois opéras. Pour réaliser son idée, le directeur de La Monnaie a pu compter sur l’inventif duo de metteurs en scène Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, épaulés par leurs collaborateurs du collectif Le Lab. Même si cette approche assimile Le nozze di FigaroCosì et Don Giovanni à trois épisodes d’un même tout comme dans une série télévisée, ces derniers peuvent bien sûr être vus chacun séparément. Chaque production comporte cependant des allusions évidentes aux deux autres, dont des actions simultanées et d’ingénieuses importations de personnages d’une œuvre à l’autre. Pour aider le spectateur à bien suivre la démarche (étonnamment lisible) du duo bordelais, l’identification des œuvres et de leurs protagonistes est assurée par le recours à un code couleur : jaune pour Così, rouge pour Don Giovanni, bleu pour Le nozze.

<i>Così fan tutte</i> à La Monnaie © Forster
Così fan tutte à La Monnaie
© Forster

L’action, résolument et intelligemment située dans le présent, se déroule au sein d’un seul et même immeuble bruxellois dont le décor tournant nous restitue la façade ou nous le montre en coupe, permettant de voir ce qui se passe à l’intérieur. Guglielmo et Ferrando ne sont pas ici de fringants gentilshommes napolitains, mais de courageux pompiers bruxellois, et ce n’est pas un roulement de tambours mais une sirène d’incendie qui retentira quand ils devront quitter leurs belles pour prétendument partir à la guerre. D’ailleurs, ce n’est pas déguisés en exotiques Albanais qu’ils tenteront chacun de séduire la fiancée de l’autre, mais en footballeurs du club stambouliote de Galatasaray ! Bien de notre temps, Fiordiligi et Dorabella ne sont plus de languissantes belles, mais des influenceuses distillant sur Youtube des conseils de maquillage et de gymnastique. Mais nous voyons également à l’un des étages de l’immeuble le club libertin fréquenté par Don Giovanni et Donna Anna (et accessoirement par Alfonso), alors que Zerlina est vendeuse dans l’élégante boutique de mode du rez-de-chaussée tenue par Despina – qui compte également la Comtesse parmi ses clientes. La suite aux prochains épisodes... 

Le recours très réussi à la vidéo permet de mieux saisir les rapports entretenus entre les trois opéras. C’est ainsi qu’une émission spéciale nous apprend que le Comte Almaviva, ambassadeur d’Espagne en Belgique, est accusé de harcèlement sexuel.

<i>Così fan tutte</i> à La Monnaie © Forster
Così fan tutte à La Monnaie
© Forster

Bien aidés par une distribution de jeunes chanteurs et chanteuses aux voix saines et fraîches, les metteurs en scène insistent sur la liberté des femmes : Dorabella et Fiordiligi sont des jeunes femmes émancipées qui montrent qu’elles ne sont pas tout à fait dupes du stratagème un peu grossier utilisé par leurs amants, et acceptent en connaissance de cause de céder aux avances des prétendus footballeurs. Mais la production s'attarde aussi sur la fluidité de genre, illustrée ici par le très ambigu Don Alfonso (belle composition de Riccardo Novaro). Si le personnage est dans un premier temps très nettement identifié comme homosexuel – jusqu’à présenter une étonnante ressemblance avec l’icône gay Quentin Crisp, chevelure argentée et chapeau posé de travers –, il manifestera plus tard (très brièvement) une attirance apparemment réciproque pour une Despina qu’on aurait pu croire plus portée sur les femmes. Ce qui démontre bien qu’on n’est sûr de rien dans Così, en termes d'identité de genre, sociale et sexuelle. D’ailleurs Despina est vue ici non pas comme la classique servante fine mouche, mais comme une femme indépendante qui ne s’en laisse pas conter, et une véritable égale de Don Alfonso plutôt qu’une simple acolyte de ce dernier.

Les amoureux qui se livrent aux jeux dangereux et ambigus de la séduction sont incarnés ici de façon très convaincante, tant pour ce qui est des héroïnes que de leurs prétendants. Loin de l’image de pimbêche à principes qui colle parfois au rôle, Lenneke Ruiten est une Fiordiligi passionnée, dont le « Come scoglio » obtint un triomphe mérité. On ose à peine dire qu’elle se fait voler la vedette par la Dorabella pleine de tempérament de Ginger Costa-Jackson, dont le riche timbre de mezzo est un véritable régal. Très belles prestations du ténor argentin Juan Francisco Gatell en Ferrando (timbre parfois légèrement pincé, mais ligne de chant toujours soignée) comme du baryton ukrainien Iurii Samoilov qui nous offre un Guglielmo d’une saine franchise.

<i>Così fan tutte</i> à La Monnaie © Forster
Così fan tutte à La Monnaie
© Forster

Les chœurs de La Monnaie méritent une fois de plus tous les éloges. L’orchestre de la maison bruxelloise se montre lui aussi sous son meilleur jour sous la direction attentive et dynamique d’Antonello Manacorda, même si le chef italien se montre davantage intéressé par la propulsion du récit que par les moments de tendresse ménagés par Mozart. C’est ainsi que le divin trio « Soave sia il vento » passe comme une lettre à la poste plutôt que de nous serrer le cœur.

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