Le concert de la mezzo-soprano Joyce DiDonato et du chef-pianiste Yannick Nézet-Séguin au Club musical de Québec, dont il ne restait plus un seul billet depuis plusieurs mois, s’annonçait comme l’événement musical de l’année dans la capitale. La réalité a surpassé les attentes. Peut-il en être autrement avec celle qui, avec son authenticité, sa voix souverainement contrôlée et sa musicalité innée, est probablement la plus grande mezzo-soprano de son époque, de surcroît accompagnée par l’enfant-chéri de la musique au Québec, qui ne s’était pas produit au Club depuis sa venue avec l’Orchestre de Rotterdam il y a presque une décennie ?

Yannick Nézet-Séguin et Joyce DiDonato au Club musical de Québec © André Desrosiers
Yannick Nézet-Séguin et Joyce DiDonato au Club musical de Québec
© André Desrosiers

Les deux complices ont décidé de présenter le Voyage d’hiver de Schubert, qu'ils donneront à nouveau au Carnegie Hall dimanche prochain. Il est rare d’entendre l’ultime cycle schubertien, destiné à être chanté par un homme, interprété par une femme. Christa Ludwig et Brigitte Fassbaender l’ont fait avec brio à une certaine époque. Plus récemment, Christine Schäfer et Nathalie Stutzmann en ont livré un intéressant témoignage au disque. Pour rendre la chose plus crédible, DiDonato a eu l’idée de chanter le cycle du point de vue de l’aimée recevant par la poste le journal du Voyageur et en prenant connaissance avec nous. Le concept semble simple au premier abord, mais est assez complexe du point de vue de l’interprétation, la chanteuse ayant à rendre compte des effets que font en elle des sentiments vécus par un autre. Les mots qu’elle livre ne sont donc pas d’elle, sauf pour le tout dernier lied, le bouleversant « Der Leiermann », où le désespoir du cycle devient le sien.

Fin pianiste dans sa prime jeunesse avant de devenir l’un des chefs d’orchestre les plus en vus de la planète, Yannick Nézet-Séguin se produit maintenant rarement au clavier. On n’a par conséquent pas affaire à un pianiste de concert se produisant une centaine de fois par année. Certains passages délicats, dans « Der Lindenbaum », « Die Post » ou « Der stürmische Morgen » par exemple, s’en ressentent légèrement. Mais là n’est pas l’essentiel. Nézet-Séguin se révèle avant tout un grand musicien et un accompagnateur extrêmement attentif captant la moindre intention de sa partenaire pour la traduire au piano. Il fallait être là pour sentir la communion entre les deux artistes, dans « Das Wirthaus » notamment. Le phrasé, expressif sans trop de zèle – on pense au début de « Gute Nacht » par exemple –, fait merveille. La précision des articulations, particulièrement dans « Gefrorne Tränen », contribue également à donner du relief à l’accompagnement.

Faire du lied implique une tout autre discipline que de chanter Charlotte (Werther), comme le fera Joyce DiDonato en mars prochain au Metropolitan Opera de New York. Chanter implique toujours d’établir un équilibre entre voix et texte. Trop de voix tue le texte et trop de texte tue la voix. Si on s’attend à une ligne vocale plus nourrie dans l’opéra, quitte à faire quelques compromis sur la couleur des voyelles, on lésinera beaucoup moins sur le texte dans le lied, au risque de produire à l’occasion des sons qui ne sont pas nécessairement « beaux » sur le plan vocal, mais dont la couleur contribue à bien rendre le sens des mots. DiDonato réalise excellemment cet équilibre de funambule. La diction est en tous points excellente. On retiendra les couleurs sépulcrales des graves dans « Gefrorne Tränen », les aigus vibrants de « Erstarrung », les contrastes si subtils de « Frühlingstraum », l’émotion intense de « Der Lindenbaum », les couleurs vitreuses de « Auf dem Flusse », ou « Rast » chanté à la limite du sprechgesang.

Yannick Nézet-Séguin et Joyce DiDonato au Club musical de Québec © André Desrosiers
Yannick Nézet-Séguin et Joyce DiDonato au Club musical de Québec
© André Desrosiers

Enchaînés à peu près sans interruption, les différents morceaux forment une remarquable unité, un véritable périple psychologique dans lequel les deux artistes nous entraînent avec une concentration de tous les instants. Tantôt assise, tantôt debout, DiDonato passe par toute une gamme d’émotions, le journal toujours en main. Elle le dépose à la fin pour « Der Leiermann », qu’elle chante à la fois avec simplicité et intensité. Comme elle, on ne sort pas indemne de ce Voyage d’hiver.

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