Les artistes de RootlessRoot se définissent comme « des praticiens du mouvement intéressés avant tout par l’émotion humaine et l’expression culturelle ». Pour leur première venue à Paris, Linda Kapetanea et Jozef Fruček proposent au public de La Villette Europium, une courte pièce d’une heure et quart dont le propos est fondé sur la culture européenne.

<i>Europium</i>, de Linda Kapetanea et Jozef Fruček © Mike Rafail
Europium, de Linda Kapetanea et Jozef Fruček
© Mike Rafail

Europium est un spectacle très théâtral : dès l’ouverture, un des artistes déclare au public « je parle, tu écoutes… c’est le théâtre », faisant tomber d’emblée le quatrième mur. Le public adhère immédiatement au lien créé par l’acteur et scande même avec lui le slogan proposé : « L’art, l’art, l’art, l’art ! » Cette introduction place bien ici la suprématie de l’art et s’interroge sur l’existence des problèmes du monde et sur la multiplication des dictateurs. « Pourquoi y a-t-il autant de petits Hitler dans le monde ? » demande l’acteur. Joué sur un ton satirique, son monologue capte immédiatement l’attention du public pour la suite du spectacle.

Au cours de la pièce, la chorégraphie et la mise en scène s’inspirent des problématiques européennes, à travers notamment l’image du Radeau de La Méduse qui évoque les naufrages des migrants. La recherche du mouvement exprime tantôt l’errance, tantôt la violence des contacts humains, tantôt la tendresse ou l’espoir. Les cinq danseurs évoluent sur un plateau sans cesse en chantier : ils portent d’immenses colonnes de bois évoquant des arbres ou des piliers qu’ils placent et déplacent sur scène. Une des danseuses s’y suspend avant de retomber et de se mettre à dessiner sur plusieurs d’entre eux. Ces colonnes en bois peuvent justement symboliser les racines de l’Europe, parfois mouvantes, parfois stables. À d’autres moments, lorsque les colonnes se multiplient à la verticale, on pourrait y voir des barres d’immeubles détruisant la nature. Exploité de différentes manières avec intelligence tout au long de la pièce, cet outil scénographique très riche deviendra à l’issue du spectacle le Radeau de La Méduse.

<i>Europium</i>, de Linda Kapetanea et Jozef Fruček © Mike Rafail
Europium, de Linda Kapetanea et Jozef Fruček
© Mike Rafail

Le vocabulaire chorégraphique de RootlessRoot est tout à fait singulier et intéressant par sa variété d’énergies : les mouvements sont parfois fragmentés et très minimalistes puis déployés dans l’espace avec plus de fluidité. Le moment le plus abouti est sans aucun doute le trio où une danseuse ne touche jamais le sol. Elle s’appuie sur les pieds ou les mains de ses deux partenaires masculins, se laisse porter, semblant voler ou tournoyer. Ce passage est impressionnant techniquement et la confiance entre les trois artistes est admirable, les enchaînements étant parfaitement fluides. D’autres passages du spectacle proposent des duos qui s’avèrent des corps à corps très physiques d’où l’on sent se déployer une énergie vitale. Ils sont cependant un peu trop longs et l'on n'en comprend pas toujours l’aboutissement. Ils évoquent parfois plus une séance de travail qu’une proposition artistique claire. C’est le défaut de ce spectacle qui quitte parfois son sujet d’origine autour de l’Europe pour donner à voir des passages de danse abstraite dont on ne comprend pas vraiment le but. À moins que RootlessRoot ne souhaite justement évoquer par une forme chorégraphique en construction la suprématie de l’art qui dépasse les problèmes concrets du monde actuel ? Par ailleurs, la création musicale de Vassilis Mantzoukis ne met pas en valeur le spectacle, la musique électronique proposée étant assez répétitive et bruyante.

<i>Europium</i>, de Linda Kapetanea et Jozef Fruček © Mike Rafail
Europium, de Linda Kapetanea et Jozef Fruček
© Mike Rafail

La fin de l’œuvre montre un autre niveau d'inspiration : nous assistons en direct à la construction du Radeau de La Méduse et l'un des artistes s’y fait attacher. Les quatre autres danseurs glissent des longues baguettes de bois tout autour de lui, tel un mikado géant, jusqu’à ce que le danseur ne soit même plus visible. Pendant tout ce temps, il parle seul dans un micro en nous expliquant qu’il est le capitaine du vaisseau et qu’il va ainsi nous guider, nous, peuple d’Europe... bien qu’il ne soit pas le meilleur des nageurs. Ce monologue au ton humoristique se poursuit alors que les saluts ont été effectués par les quatre autres danseurs et que la plupart des spectateurs commencent à sortir. La fin du spectacle repose sur un pari total du lien avec le public : l’artiste explique qu’on doit venir l’aider, sinon il va rester bloqué dans le Radeau de La Méduse ! Un premier spectateur se faufile au plus près du Radeau... pour lui donner à manger une barre de céréales, sous les rires du public. Enfin, une dizaine de spectateurs montent sur le plateau pour retirer les baguettes jusqu’à libérer l’artiste. Outre le symbole vivant de solidarité et de rupture des frontières, la réaction rapide du public est un indicateur de réussite d'un spectacle très attachant et créatif, malgré des maladresses chorégraphiques.

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