Dans le cadre d’un échange avec l’Orchestre national de Lyon, l’Orchestre national d’Auvergne présente aujourd’hui son programme « Douceurs ibériques et feu nippon », concocté par son chef espagnol Roberto Forés Veses. La danse étant inséparable de la musique hispanique, elle constitue le fil conducteur de ce concert enflammé.

Roberto Forés Veses © Jean-Baptiste Millot
Roberto Forés Veses
© Jean-Baptiste Millot

Le programme débute par Le Tricorne de Manuel de Falla, première suite d’orchestre adaptée du ballet commandé en 1917 par Serge Diaghilev pour ses Ballets russes. L’introduction plonge l’auditeur dans l’univers andalou, avec ses mélodies sensuelles et leurs accompagnements aux rythmes chaloupés. Sous la direction ferme, assurée et dansante de Roberto Forés Veses, l’orchestre montre déjà tout son art à doser les couleurs, avec équilibre, diversité et fluidité. À l’image de leur chef, les musiciens s’animent, leurs corps suivant les mouvements de leurs phrasés, aussi agréables à entendre qu’à regarder. Malgré les quelques pièges que présente cette partition très imagée et active, absolument parfaite pour être chorégraphiée, l’orchestre et le chef d’orchestre se montre très connectés, ne surprenant que l’auditeur par les rythmes malicieux, les changements de tempo soudains ou les interventions inattendus.

L’instrument typique de l’Espagne est évidemment la guitare. Joaquín Rodrigo lui a composé en 1939 un Concerto de Aranjuez dont le deuxième mouvement est particulièrement fameux. Ce concert est l’occasion d’entendre et d’apprécier un instrument que l’on entend rarement en soliste avec orchestre, l’œuvre étant jouée dans sa transcription pour la harpe par la musicienne japonaise Naoko Yoshino. C’est elle qui expose, seule, le premier thème et déjà émerveille l’oreille, avant que les violons ne le reprennent avec un jeu volontairement sec, très dansant et absolument charmant. Si l’auditeur a certainement en tête une interprétation de l’œuvre à la guitare, cette écoute permet de l’apprécier différemment, la harpe possédant une résonance et une grâce que n’a pas aussi facilement la guitare. L’apparente facilité de Naoko Yoshino est accompagnée avec précision et équilibre par l’orchestre. Le deuxième mouvement « Andante » a droit à l'interprétation la plus simple et évidente qui soit, permettant à la tendre harpe de faire croire qu’elle improvise avec une liberté totale, répondant au chaleureux cor anglais sur un touchant et discret contrechant des violons. L’émotion paraît alors toute naturelle, la musique semblant se suffire à elle-même, sans artifice interprétatif. L’auditeur n’a qu’à fermer les yeux et apprécier ce moment captivant, telle la cadence de la harpiste. L’œuvre se termine par un dernier mouvement gai et presque enfantin par l’innocence de ses mélodies.

La deuxième partie du concert fait entendre un ballet fortement inspiré du célèbre opéra de George Bizet, la Carmen Suite de Rodion Chtchedrine. Commande de la femme du compositeur (la ballerine Maïa Plissetskaïa) après le refus de Dmitri Chostakovitch, ce ballet en un acte, créé en 1967, commence par une introduction bien différente que ce que l’on aurait pu attendre, à l’ambiance énigmatique par les cloches tubulaires. On reconnaît tout de même le thème de « L’amour est un oiseau rebelle » avant que la danse enfiévrée ne surgisse. Toutefois, hormis la vitesse endiablée, le caractère de l’orchestre semble bien différent de l’introduction habituelle : les jeux de l’orchestration – particulièrement l’utilisation des percussions – ajoutent des couleurs et surtout une touche d’humour. À défaut de chanteurs, les thèmes sont confiés aux instruments, notamment le vibraphone dont on apprécie le timbre tendrement métallique et agréablement original lors de la habanera. La direction de Roberto Forés Veses se fait souple et toujours aussi dansante, invitant à la légèreté.

Si l’écoute de l’auditeur est toute nouvelle face à l'orchestration résolument moderne qui crée de nouvelles images, l’histoire reste indéniablement la même, les thèmes étant tout à fait respectés. Chtchedrine s’est toutefois permis d’insérer d’autres extraits d’œuvres de Bizet, comme l’emportée « Farandole » de L’Arlésienne ou la « Danse bohémienne » de La Jolie Fille de Perth, ajoutant une légère couleur nocturne et russe. L'« Air du Toréador » est particulièrement amusant, plein de surprises voire de blagues musicales, surprenant l’auditeur dans ses habitudes d’écoute par l’enchaînement inhabituel des thèmes ou par la nouvelle orchestration. Il est remarquable que le petit ensemble de 21 cordes et 5 percussionnistes soit si facilement présent, notamment grâce à la direction engagée – parfois certes un rien exagérée – de Roberto Forés Veses.

Sous l’insistance du public, absolument ravi, l’Orchestre national d’Auvergne redonne en bis le toréador farceur, évidemment fort apprécié. Fait plutôt rare à l’Auditorium de Lyon, une grande partie du public se lève pour saluer les excellents musiciens. Ovation indéniablement méritée.

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