Bach, Strauss, Rautavaara, Rihm : c’est un programme bigarré qui clôt la vingt-neuvième édition du Festival Présences, dédié cette année au compositeur allemand Wolfgang Rihm. Plus nombreux pour cette célébration finale que durant le reste de la semaine, le public sera récompensé par une richesse de couleurs et d’émotions rare, fruit des talents combinés des formations de Radio France et du violon de Hilary Hahn.

Le Chœur de Radio France © Radio France / Christophe Abramowitz
Le Chœur de Radio France
© Radio France / Christophe Abramowitz

En guise de dernier hommage à Wolfgang Rihm, le Chœur de Radio France, a cappella, ouvre le concert avec sa Missa brevis. Le « Kyrie », qui concentre les voix dans le registre médium, distille une atmosphère de mélancolie mystérieuse. Les tenues dissonantes qui finissent les phrases sont magnifiées par un chœur impeccablement juste. Plus explosif et syncopé, le « Gloria » met en valeur la direction souple de Martina Batič qui parvient à une grande précision dans les attaques, davantage que les voix de femmes, mal définies dans les aigus. Mais la véritable apothéose de cette messe est le « Sanctus » qui exige des interprètes des sauts d’intervalle ambitieux, des crescendo brutaux et des silences suspendus. On croirait que le chœur interpelle le monde divin lorsqu’il crie « Hosanna », avant de retrouver un timbre plus chaud dans le mélancolique « Agnus Dei ». Parsemé d’emprunts tonaux, celui-ci finit en un murmure, unique véritable piano de cette messe qui meurt peu à peu sur « Dona nobis pacem ». Un long silence suit cette fin plus lugubre que véritablement apaisée.

Par contraste, les Deux Sérénades de Rautavaara rayonnent. La Sérénade pour mon amour, longue méditation intérieure, est construite sur des circonvolutions hypnotiques autour d’une mélodie relativement simple. Hilary Hahn parvient à impressionner dans les médiums par son superbe legato et un vibrato omniprésent. Répondant systématiquement à contretemps, les cordes de l'Orchestre Philharmonique de Radio France semblent encourager le violon dans sa réflexion mélodique, jusqu’à un sublime forte passionné qui couronne le retour du thème, animé de puissants soufflets. Plus extravertie, plus virtuose aussi, la Sérénade pour la vie fait entrer les vents qui servent d’écho ou de réponse au violon, sur un tapis de cordes en triolets qui évoque la mer. Toujours dépourvu du moindre pathos, le son de Hilary Hahn demeure pur et chantant. L’explosion finale, une danse infernale à la pulsation irrégulière, est dynamisée par la baguette précise de Mikko Franck qui confère à l’orchestre un caractère percussif… malgré l’absence de percussion !

Hilary Hahn © Peter Miller
Hilary Hahn
© Peter Miller

La même énergie ressort du Double concerto de Bach, pour lequel la violoniste est rejointe par la hautboïste Hélène Devilleneuve. Dans l’« Allegro », le dialogue solistes-orchestre est précis, les élans parfaitement synchronisés. La direction sobre de Mikko Franck est rendue presque obsolète par Hilary Hahn, qui guide les tutti à la manière des premiers violons d’autrefois, et par l’implication sans faille de chaque instrumentiste de l’orchestre. Malgré quelques minuscules accrocs dans les aigus du premier mouvement, le hautbois resplendit dans l’« Andante », avec des articulations d’une netteté éblouissante et un vibrato savamment dosé, tandis que le celui, continu, du violon ancre résolument l’interprétation du côté du lyrisme. En guise de conclusion, un final impressionnant de complicité donne à entendre un unique instrument hybride, mi-violon, mi-hautbois, entre sextolets fougueux du premier et articulations dansantes du second.

Pour revenir de cette atmosphère jubilatoire à la douleur des Métamorphoses de Strauss, il fallait des cordes exceptionnelles, qui sachent instaurer un climat dramatique en quelques notes. Pari tenu avec les vingt-trois instrumentistes de Radio France : timbres parfaitement individualisés lors des prises de parole solistes, véritable son de pupitre lors des tutti, tout concourt à une lecture résolument postromantique de la pièce, menée par un Mikko Franck plus passionné que jamais. Son tempo allant, tout en tension, instille une belle énergie dramatique. Malgré quelques imprécisions dans les attaques des violons, voire parfois une légère précipitation, on est conquis par ce mouvement d’ensemble, inexorable. La citation de la marche funèbre de Beethoven est assenée, tranchante, avant un ultime tutti océanique qui met en lumière la richesse du son des cordes.

De Bach à Rautavaara, c’est donc avant tout la palette instrumentale qui convainc ce soir, grâce à un engagement sans faille de chacun des musiciens. Rihm, star du festival, pâlit quelque peu du déferlement d’émotions que renferment les Métamorphoses, si puissantes que, sur le quai du métro, on entend encore des spectateurs les fredonner…

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