Nous n’avons guère mémoire d’avoir vu un public aussi enthousiaste qu’au concert de Yuja Wang et Gautier Capuçon au Club musical dimanche soir. Les dernières notes du second rappel, Le Grand Tango de Piazzolla, n’avaient même pas fini de résonner dans la salle Raoul-Jobin que la foule bondissait pour acclamer les héros de la soirée. Saluons le flair de la directrice du Club, Marie Fortin, qui a réussi à les attraper pour cette unique escale québécoise – à guichets fermés ! – entre Boston, Philadelphie et New York. Après Nicolas Altstaedt aux Violons du Roy en janvier et avant Jean-Guihen Queyras à l’Orchestre symphonique de Québec la semaine prochaine, la capitale québécoise a la chance inouïe de recevoir cet hiver trois des plus grands violoncellistes de notre temps. Capuçon, que nous avions déjà entendu au Club avec Menahem Pressler en 2010, a livré une exécution digne des plus grands. Ce qu’il tire de son Goffriller de 1701 tient du prodige. Le son, délicatement boisé, est pénétrant dans les graves et admirablement subtil dans les aigus (quelle corde de la !). À ses côtés, la star du clavier Yuja Wang est une partenaire de très grand luxe. Les deux musiciens possèdent un contrôle absolu de leur instrument, maîtrisant tous les paramètres de l’exécution avec une précision déconcertante.

Gautier Capuçon et Yuja Wang au Club musical de Québec © André Desrosiers
Gautier Capuçon et Yuja Wang au Club musical de Québec
© André Desrosiers

La Sonate pour violoncelle et piano de Chopin présentée en première partie est jouée comme dans un seul grand geste, sans trop d’épanchements, les mouvements étant enchaînés presque sans interruption. Une fois accepté ce parti pris (qui nous vaut des épisodes lents – le « Largo » et la partie centrale du « Scherzo » – peut-être trop empressés), on ne peut qu’adhérer à ce que nous offrent les deux artistes. Dès le premier mouvement, tout s’impose avec une telle évidence. La musique semble naître sous nos yeux, inventée dans l’instant. Capuçon, en particulier, nous offre la preuve qu’extrême application et spontanéité ne sont pas antinomiques. Le violoncelliste, visiblement ému par ce qui sort de son propre instrument, crée des nuances à mourir de beauté, notamment dans le développement du premier mouvement ou dans le « Largo », dont les piano sont si habités. La manière avec laquelle il réalise la reprise du premier mouvement, d’une urgence résignée, est à elle seule la preuve d’une intelligence musicale supérieure. Wang n’est pas en reste. Impétueuse dans le dernier mouvement, caressante dans le « Largo », elle attrape au vol les idées lancées par son compère dans une sorte de tango musical des plus sophistiqués. Après la sonate, l’Introduction et Polonaise brillante de Chopin, composées pour « mettre en valeur les jolis doigts » de la princesse Wanda, a été rendue avec brio, avec une Wang en princesse stéroïdée et un Capuçon ne se prenant pas trop au sérieux.

Dans l’arrangement pour violoncelle de Jules Delsart, la Sonate pour violon et piano de Franck a été le clou de la soirée, en particulier parce qu’avec Yuja Wang, nous avons enfin une pianiste qui comprend parfaitement ce compositeur. Gageons que la musicienne a écouté des interprétations de référence des œuvres pour orgue ou des grandes fresques chorales ou orchestrales de Franck. Contrairement à beaucoup de ses collègues, la pianiste n’oublie pas que l’organiste titulaire de Sainte-Clotilde était un être de chair et non un mystique désincarné : sa musique, follement wagnérienne, est d’une sensualité sans nom, ce qui implique une culture sonore particulière. Dès le premier mouvement de la sonate, elle façonne une pâte sonore d’une telle densité qu’on croirait entendre quelque orgue Cavaillé-Coll. Capuçon, qui ne souscrit peut-être pas totalement à cette approche (le son aurait pu être plus appuyé, notamment dans l’« Allegretto » initial), reste néanmoins tout à fait à la hauteur de sa partenaire. Difficile de faire mieux dans sa première entrée, en forme de confidence, ou dans le troisième mouvement, dont la partie « récitatif » est chantée avec un tel naturel qu’on croirait entendre des paroles émaner du violoncelle. Dans le mouvement final, c'est plutôt à des rugissements qu'on pense en entendant ce qui sort de l'instrument.

À l’issue du concert, les deux musiciens ont proposé, en plus du Piazzolla, un Cygne de Saint-Saëns d’une suprême élégance.

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