La grève fait rage, les klaxons tonnent avenue Montaigne, les voitures sont à l’arrêt, mais qu’à cela ne tienne : le Théâtre des Champs-Élysées est bien rempli. Deux Stabat Mater, un Salve Regina, un concerto : il fallait pourtant s’accrocher pour suivre le programme concocté par Thibault Noally et son orchestre Les Accents. Un programme dont on retiendra surtout – sans surprise – deux immenses voix, bouleversantes.

Véronique Gens © Franck Juery
Véronique Gens
© Franck Juery

On peine cependant à entrer tout d’abord dans l’atmosphère recueillie du Salve Regina en ut mineur de Scarlatti. Car Les Accents portent un peu trop bien leur nom : le jeu des cordes est trop saccadé pour soutenir les progressions dynamiques et, surtout, des violons très présents empêchent de saisir les subtilités des inflexions de Véronique Gens. Seule parvient jusqu’au public son immense douceur – douceur du timbre, d’une rondeur et d’une pureté parfaite, mais aussi douceur dans les nuances, là où l’on aimerait parfois davantage d’exaltation. Même constat parmi les cordes : si Thibault Noally, qui abandonne parfois le violon pour donner les départs à ses musiciens, a du mal à les contenir dans un rôle d’accompagnement, il ne parvient pas pour autant à leur insuffler le feu que l’on attend des passages les plus exultants.

Le violoniste est plus à son aise dans le vif et brillant Concerto pour violon en mi mineur de Vivaldi. Fort d’une justesse impeccable et d’une virtuosité sans faille, il cisèle ses traits en veillant toujours à la netteté du son. On rêverait parfois d’un peu plus d’espièglerie et de mordant dans les attaques un peu molles du « Vivace » – toujours étrangement loin du talon – mais comment résister à la simplicité sincère des ornements de l’« Adagio » ? C’est toutefois l’« Allegro », où la fougue perce enfin, qui emporte l’adhésion du public du Théâtre.

Marie-Nicole Lemieux © Geneviève Lesueur
Marie-Nicole Lemieux
© Geneviève Lesueur

Le contraste est saisissant avec un Stabat Mater de Vivaldi plus tragique que jamais. L’orchestre (en particulier ses basses) demeure à nouveau très – trop – présent et surtout très agité dans les premiers airs, mais la voix de Marie-Nicole Lemieux captive et incarne à merveille la douleur terrible du texte. L’insondable profondeur de ses graves est effrayante et sa diction précise, alliée à des respirations savamment placées, souligne le caractère dramatique et théâtral du « Cujus animam gementem ». Si les passages plus allants en sont alourdis, ce climat sublime le « Quis non posset » dont la chanteuse exagère chaque appoggiature – c’est un effet un peu facile, mais tellement touchant ! – et le « Eja mater », presque murmuré, avec très peu de vibrato. Côté orchestre, on apprécie la synchronisation parfaite des attaques et des progressions, et quelques belles trouvailles comme ces délicats arpèges de théorbe dans le « Stabat Mater dolorosa », mais les contrastes manquent cruellement. L’acoustique écrase certes les forte, mais on attend en vain de véritables piano qui mettraient mieux en valeur la chanteuse…

On ne les trouvera que dans un Stabat Mater de Pergolèse incroyablement contemplatif, qui finit par calmer les ardeurs des musiciens. Dès les premières notes, l’osmose entre les chanteuses est évidente, tant au niveau des timbres – qui se mêlent au point que l’on ne distingue plus l’un de l’autre – que des respirations qui s’accordent en ampleur et en intensité. Le « Stabat Mater dolorosa » est d’une mélancolie rêveuse, dépourvue de toute anxiété : les voix se déploient en une seule ligne ininterrompue, et seule compte l’extraordinaire beauté du son. Les articulations des duos, parfaitement synchronisées – les délicates notes piquées du « Fac ut ardeat cor meum » – prennent un caractère implacable, comme ces oscillations dans le grave du « Sancta Mater, istud argas », très intérieures.

Les solos offrent mieux encore l’occasion d’admirer la richesse des voix : les lentes envolées vers les aigus du « Quis est homo qui non fleret » mettent en valeur le timbre chatoyant de Véronique Gens et son vibrato, opulent sans ostentation. La tension naît progressivement grâce aux longues phrases ininterrompues du chant, inexorables, et culmine dans le « Quando corpus morietur », lorsque l’orchestre ose des piano feutrés pour accompagner les solistes, dont la projection sans défaut permet d’explorer les nuances les plus fines. Un finale plus dansant que dramatique n’occultera pas ces beaux moments de poésie : face à deux voix aussi immenses, on s’incline pieusement.

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