Soirée orageuse typique de cette fin d’été en Suisse Romande : le lac Léman est d’une noirceur digne de l’outre-noir d’un Soulages, les montagnes environnantes plongent dans cette mer d’huile, offrant le spectacle d’un fjord nordique malgré les palmiers qui escortent la rive. Donnant sur le lac, de belles façades d’hôtels luxueux attiraient, hier encore, les visiteurs anglais en mal d’air frais.

Ce soir, ce ne sont pas des Anglais mais des Russes qui ont fait escale au Septembre Musical de Montreux, et notamment leur plus brillant ambassadeur : l’Orchestre du Théâtre Mariinsky, sous la direction du sombre Valery Gergiev, dans un programme entièrement slave.

Valery Gergiev © Alberto Venzago
Valery Gergiev
© Alberto Venzago

Dès les extraits de Roméo et Juliette de Prokofiev qui ouvrent le concert, on est subjugué par la vivacité des cordes et le son affûté comme une lame de l’ensemble du pupitre de cuivres. La main papillonnante, le coude agité de spasmes, le maestro règne sur cet océan dans une sorte de miracle renouvelé à chaque instant. Du tuba à la flûte solo, tous les vents rivalisent de musicalité et de justesse stylistique pour nous offrir un Prokofiev d’une urgence théâtrale sans concession.

Avec le Concerto pour piano n° 2 de Tchaïkovski, on touche une facette plus brillante et fastueuse de l’âme russe et on savoure le romantisme nostalgique si cher au compositeur. Pour servir la virtuosité de l'ouvrage, c’est le pianiste français Alexandre Kantorow, tout récent lauréat à 22 ans de la médaille d’or du Concours Tchaïkovski de Moscou, à qui revient le challenge de dialoguer avec le tempérament de feu du chef russe.

Le pianiste déploie d'admirables phrasés et une belle sonorité perlée qui répond merveilleusement à la flûte. L'équilibre subtil entre les deux mains permet d'apprécier à leur juste valeur des motifs parfaitement dessinés et une cadence superbe. La reprise des cordes est tant somptueuse et ronflante que le public ne manque pas d’applaudir cette fin de mouvement.

L’« Andante non troppo » met en avant les chefs de pupitres des cordes : après un violon solo au vibrato particulièrement expressif, le violoncelle entonne un chant nostalgique qui s'accorde remarquablement avec la sensualité d’Alexandre Kantorow. Le dernier mouvement du concerto est moins exceptionnel : Valery Gergiev ne s’embarrasse pas trop de l’équilibre avec le pianiste qui manque certainement de volume. L’orchestre le couvre bien souvent mais le soliste parvient néanmoins à tirer son épingle du jeu et fait jubiler son piano de mille lueurs que vient couronner une foule d’applaudissements.

Alexandre Kantorow © Jean-Baptiste Millot
Alexandre Kantorow
© Jean-Baptiste Millot

La Symphonie n° 4 de Tchaïkovski conclut le programme en apothéose, tous les pupitres de l'orchestre se mettant au diapason pour une interprétation d'excellence : dès les premières notes, l'appel de cors prend l'auditeur à la gorge, avant que l'ondoyante mélodie des cordes ne vienne apporter une plus douce évocation de l'âme russe. Mieux que personne, Gergiev organise la trame dynamique afin d’obtenir des climax dignes de l’enfer mais le maestro sait aussi s’émerveiller de la délicatesse du basson au timbre magnifiquement coloré.

Le hautbois solo se montre à son avantage dès le premier mouvement mais l'« Andantino » le met encore mieux en valeur : dans un jeu dépouillé de tout effet superflu, il offre à entendre un chant poignant, nimbé d’un halo de mystère superbe. La couleur se fait plus dense quand l'excellent pupitre de violoncelles reprend cette même phrase, déroulée en un ruban onctueux et suave.

Si l'interprétation atteint alors un sommet d'émotion, les deux derniers mouvements ne seront pas moins aboutis : les pizzicati du scherzo témoignent d'une grande maîtrise de la phrase musicale avant d’exploser dans un déluge de joie avec le finale « Allegro con fuoco ». Le public sonné offrira un triomphe à cette somptueuse soirée russe.

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