Brahms, Prokofiev, et beaucoup d’énergie : est-ce la recette d’une soirée réussie ? Le public de la Philharmonie semble en tout cas ravi par le programme spectaculaire concocté par Vadim Gluzman et Tugan Sokhiev. Pas une once de délicatesse mais une bonne dose de virtuosité, des effets théâtraux et, il faut le souligner, une belle entente entre l’Orchestre de Paris et son chef invité suffiront à en mettre plein les yeux aux spectateurs ébahis.

Vadim Gluzman (violon) et Tugan Sokhiev © Mathias Benguigui / Pasco & co.
Vadim Gluzman (violon) et Tugan Sokhiev
© Mathias Benguigui / Pasco & co.

Pas d’ouverture, pas d’échauffement : c’est la grande introduction orchestrale du Concerto pour violon de Brahms qui sert de prélude à la soirée. Quelques beaux instants de douceur – le son des cordes très rond, le hautbois engagé qui chante ses thèmes avec passion – précèdent l’entrée tonitruante du soliste. Fermement campé sur scène, celui-ci arrache à son instrument des aigus d’une brillance insolente et maintient tout au long de ses interventions une intensité très romantique, entre vibrato très actif et son impeccablement soutenu : pas une respiration ne viendra interrompre l’« Allegro non troppo » ! Mais si les phrases chantées sont portées par ce legato appuyé du violon, on regrette que le son ne soit pas aussi soigné dans les traits. Les aigus durs se font parfois sifflants, tandis que quelques accidents de justesse échappent à la main gauche.

Il est encore plus difficile de se laisser séduire par un « Adagio » qui manque indubitablement de calme. Malgré des tenues sublimes du violon – quelle ampleur du vibrato ! – et des bois charmeurs qui n’hésitent pas à user d’un rubato éloquent, le charme est sans cesse rompu par des accents trop violents et des glissades systématiques. Surtout, l’ensemble manque de contraste : pas un seul véritable piano ne vient colorer ces longues phrases ! Gluzman est plus à son avantage dans un « Allegro giocoso » théâtral, presque surjoué : le mordant de ses attaques sied à la brillance de l’écriture et, porté par l’orchestre, il ose des crescendo énormes qui forcent l’admiration du public. En bis, la « Sarabande » de la Partita n° 2 de Bach ne parvient pas davantage à attirer le violoniste sur le terrain de la douceur : la phrase, hachée, perd sa cohérence. On le préfère décidément dans son romantisme fougueux !

Un peu dans l’ombre de ce soliste par trop énergique, l’orchestre se révèle en deuxième partie avec une Symphonie n° 5 de Prokofiev déchaînée. Après un premier thème de flûte presque pastoral, d’une douceur trompeuse, l’ambiance s’installe peu à peu grâce au legato soutenu des cordes, plein et rond, que Sokhiev semble, de la main, sans cesse appeler à renforcer. Les crescendo, bien que rapides, sont organiques et semblent découler naturellement de ce qui les précède. L’« Andante » n’en est pas pour autant monolithique : des contrastes spectaculaires naissent de la force des climats distincts, que vient accentuer une grande variété des timbres – graves écrasés des clarinettes, grondements des cuivres, flûte et hautbois mêlés au point de faire entendre un unique instrument hybride. À une culmination apocalyptique succède un thème presque jazzy au violoncelle, puis une trompette si lointaine qu’elle fait penser à un appel de cor wagnérien…

Les contrastes sont encore renforcés dans un « Allegro marcato » franchement ironique : il y a de l’humour et de l’inventivité dans les solos de clarinette volubiles, dans les glissades assumées des violons, dans les gestes emportés des solistes – les musiciens de l’harmonie dansent sur leur chaise ! – et dans les élans hollywoodiens qui font penser à un film d’aventure. Mais c’est aussi une hargne que l’on perçoit à travers le son sec des cordes et que l’on retrouvera avec l’âpreté des basses dans le troisième mouvement ou dans les sifflements agacés des flûtes du finale.

L’« Adagio » n’offre pas de répit : le mouvement ternaire n’alourdit pas la mélodie qui se déploie vers l’avant dans une tension croissante. Elle semble déboucher naturellement sur un finale explosif : dans un tempo d’enfer, les violons peinent à articuler leur trait, mais qu’importe ! Tout est théâtre, effets et jeux de lumière. Les timbres deviennent de plus en plus métalliques, les répétitions font l’effet d’un disque rayé, les percussions écrasent peu à peu la masse orchestrale, jusqu’au decrescendo final, ici exagéré jusqu’à la plaisanterie. Du grand spectacle !

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