Après le triomphe de sa précédente création, Grand Finale, en première mondiale au Théâtre de la Villette en juin dernier, le chorégraphe d’origine israélienne Hofesh Shechter est de retour sur la scène du Théâtre des Abbesses avec Show, la réadaptation de Clowns (spectacle composé pour le NDT en 2016) destinée à sa compagnie junior Shechter II. Dansée sans aucune interruption pendant plus d’une heure, cette performance qui nécessite une endurance et une concentration extrêmes de la part de ses interprètes rassemble les ingrédients habituels des chorégraphies d’Hofesh Shechter : une danse explosive et profonde sur fond de musique mystico-électro. Si la violence est toujours prégnante dans les œuvres de Shechter, elle s’exprime rarement de façon aussi ouverte que dans Show, où des clowns macabres peuplent la scène, s’entretuent, et nous renvoient vers tout ce que l’Humanité contient comme peurs et cauchemars. Le tout dans un spectacle à la chorégraphie et à la rythmique carrément électrisantes.  

Show s’ouvre sur une scène tamisée, éclairée par de petites ampoules de loges d’artistes, encadrée par un rideau de velours rouge rappelant l’univers du cirque. Huit danseurs surgissent de cette demi-obscurité et se retournent lentement vers le public. Leurs costumes évoquent une Renaissance italienne un peu inquiétante : collerettes à fraise, tambourins, visages tordus par des grimaces et pareils à des masques. Comme dans un cauchemar, ces clowns se révèlent cruels et meurtriers : ils tranchent des gorges dans la pénombre et se tirent les uns sur les autres sur la bande-son percussive, endiablée, et absolument grisante d’Hofesh Shechter (qui signe à la fois la chorégraphie et la musique de la plupart de ses œuvres). Sa voix fredonne une mélodie mystique, semblable à un psaume, que porte un beat entêtant qui s’amplifie à mesure. La composition, mêlant l’électro à des évocations baroques, semble la célébration d’une fête des fous médiévale où la sauvagerie s’accomplit dans la liesse générale.

Show – d’où son nom peut-être – est aussi l’occasion de découvrir la nouvelle génération de la compagnie, Shechter II, qui entame sa première tournée. Cette deuxième troupe de la compagnie d’Hofesh Shechter a été recrutée fin 2015 au terme d’une audition ultra-compétitive (huit places pour mille candidats âgés de 18 à 25 ans). Et force est de constater que ces nouveaux interprètes, frais et prêts à relever le défi de la danse si physiquement exigeante du chorégraphe israélien, sont éblouissants. Avec Show, ils démontrent combien ils ont compris et intégré le style explosif de Shechter, tandis que le chorégraphe puise dans leur énergie et leur détermination pour mettre en scène un jeu d’inter-éliminations qui n’est rien d’autre que le reflet du processus de sélection darwinien des danseurs.

Show s’achève sur un final très réussi où, avec malice, les clowns tendent un piège au public en venant saluer en ligne, sur une musique joyeuse façon dessin animé et des applaudissements nourris. Mais les clowns reprennent leur danse et la lumière se met à clignoter, laissant entrevoir par intermittence des images de violence. Les spectateurs continuent d’applaudir, jusqu’à se rendre compte avec malaise que les mouvements qu’ils ovationnent sont lugubres. Cette étonnante conclusion fait étrangement écho à la violence télévisuelle, celle qu’on regarde sans s’émouvoir, celle qui paraît lointaine et banalisée, et laisse le spectateur dans un certain désarroi à la fin du spectacle. Trouve-t-on un plaisir inavouable dans la violence, y compris chorégraphique ?

*****