Impressionnant est le mot pour décrire la performance d’Ivan le terrible que l'Orchestre et le Chœur du Théâtre du Bolchoï ont présentée samedi soir à la Philharmonie de Paris, sous la baguette de Tugan Sokhiev. Impressionnant par le nombre des musiciens présents sur le plateau, qui traduit si bien un des traits esthétiques majeurs de l’œuvre : la présence colossale quasi permanente d’une masse, qui est d’une telle force et d’une telle intensité qu’elle paraît par moments surhumaine. Et pourtant, malgré son poids énorme, jamais cette masse ne s’impose au détriment des voix des solistes et c'est un des miracles de la soirée. Le maestro maintient un équilibre parfait à tout instant et rarement on a pu voir une telle osmose sur le plateau.

L'Orchestre et le Chœur du Théâtre du Bolchoï à la Philharmonie de Paris © Ava du Parc
L'Orchestre et le Chœur du Théâtre du Bolchoï à la Philharmonie de Paris
© Ava du Parc

Ivan le terrible commence maestoso, avec des cordes qui introduisent une mélodie lancinante pianissimo, ponctuée par des interventions des bois plus espiègles. Très léger et délicat, le tissu musical croît en souterrain avec une vitesse infinitésimale, devenant pesant et puissant pour toucher des cimes gigantesques, dans une sobriété de l’exécution néanmoins à couper le souffle. L’architecture proposée est d’une forme parfaite, qui même dans les moments les plus paroxystiques n’éclate jamais complètement. Il faut saluer sur ce point la direction du maestro : Tugan Sokhiev maîtrise en finesse cette partition rarement donnée, qu'il a travaillée auparavant avec le Deutsches Symphonie-Orchester de Berlin. Il en communique très précisément tous les détails à l’orchestre, tout en livrant une exécution investie, empreinte d’une grande sensibilité tout au long du concert.

Les cuivres donnent aussitôt l'alerte et viennent perturber la brève quiétude initiale, entraînant les cordes qui deviennent nerveuses et grinçantes, avec des pizzicati saisissants. Les percussions ajoutent une dimension de temps à autre apocalyptique, s’avançant avec un appui dans le sol extrêmement lourd, comme les pas d’un géant qui écrasent tout. C’est le leitmotiv du tsar qui hante l’œuvre dès le début, même si le personnage se fait longuement attendre. Quand il arrive enfin, dans le deuxième acte, il ne déçoit pas : le timbre caverneux de Stanislav Trofimov résonne dans la Philharmonie avec une telle force et un tel poids que cet aspect seul suffit au chanteur pour incarner à merveille cette figure archétypale. Son jeu d’acteur et sa présence scénique ne font que certifier que le rôle lui va à la merveille. Malgré la réputation de monstre sanguinaire que l’Histoire a cristallisé autour de la figure du tsar Ivan IV dit « le terrible », Rimsky-Korsakov le présente sous une dimension profondément humaine, bienveillant envers ses sujets et soucieux d’une sage gouvernance de son pays et de sa prospérité.

Tugan Sokhiev © Ava du Parc
Tugan Sokhiev
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L’esthétique de l’œuvre joue avec ce contraste, quasi permanent, entre un caractère orageux et violent d'une part, le calme et la douceur d’autre part. Ainsi le chant enjoué des jeunes filles, comme « des hirondelles » qui gazouillent, apporte une joie et une légèreté qui semblent hors normes et nous projettent dans une Russie des rites païens. Malgré l'imposante matière historique de cet opéra, le compositeur insiste plus sur une dimension féérique et sur la richesse d’un folklore russe immuable. Le côté patriotique est très fort, à tel point que les destins individuels des protagonistes finissent par s’absorber dans cette entité commune toute-puissante : la grandiose Russie.

Cela ne signifie pas que les solistes s’effacent, bien au contraire : tous les chanteurs témoignent d’une maîtrise vocale déconcertante et d'un jeu d’acteur à couper le souffle. Dans le rôle de la nourrice Vlassievna, Elena Manistina se distingue avec un timbre puissant et charnu autant que brillant, donnant à son personnage un côté affirmatif, ancré dans le sol, qui contraste avec la légèreté et l’insouciance du chant des jeunes filles qui la précède, aussi bien qu’avec le personnage d'Olga interprété par Dinara Alieva. La soprano commence plus timidement, avec un problème de projection notamment dans le registre grave. Mais l’entente est telle sur le plateau que ce début un peu gauche de la chanteuse est vite oublié, d’autant plus que ce qu’elle offre par la suite est impressionnant vocalement et dramatiquement. La mezzo-soprano Svetlana Shilova (Pervilievna) brille par une présence scénique magnétique, un timbre équilibré et une diction parfaite. Matuta se montre incisif dans l’interprétation d’Ivan Maximeyko et contraste avec la voix plus posée du prince Tokmakov, chanté lui aussi remarquablement par un grand Denis Makarov.

L'Orchestre et le Chœur du Théâtre du Bolchoï à la Philharmonie de Paris © Ava du Parc
L'Orchestre et le Chœur du Théâtre du Bolchoï à la Philharmonie de Paris
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Quant à Oleg Dolgov, dans le rôle de Tucha, l’amoureux d’Olga, il maintient l’auditeur rivé dans son siège dès le premier chant a cappella. Enfin, le baryton basse Nikolai Kazansky, qui se voit confier trois personnages, Afnasy Vyazemsky, Yousko Velebine et le Courrier de Novgorod, impressionne notamment dans ce dernier rôle. Doublée par le tocsin, son annonce mobilise la foule qui se rassemble dans la Vétché. L’angoisse du chœur atteint maintenant des proportions démentielles, avec des voix martelées ; on ne peut qu’apprécier une fois de plus le remarquable travail effectué par le Chœur du Théâtre du Bolchoï, sous la direction de Valery Borisov. On reste bouche bée devant une telle technique, sans faille, et l'implication à 200% de tous les musiciens dans cette performance vraiment extraordinaire.

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