Le violon solo Sarah Nemtanu a fait accorder soigneusement l'orchestre, Neeme Järvi peut entrer sur la scène du Grand Auditorium de Radio France pour un programme Chostakovitch : il va diriger la Neuvième Symphonie, le Concerto pour piano, trompette et cordes et la Douzième Symphonie. Le Macédonien Simon Trpčeski et le Biélorusse Andrei Kavalinski, l'un des deux trompettistes de l'Orchestre national, seront ses solistes.

Neeme Järvi © Simon van Boxtel
Neeme Järvi
© Simon van Boxtel

Diriger ? Ce musicien âgé de 80 ans renvoie illico à la fonction première du chef d'orchestre : mettre ensemble, faire avancer la musique, modeler les phrases, les nuances, donner les départs sans jamais s'interposer ni entre le public et les musiciens ni entre eux et la musique : le show c'est pour les saluts. Järvi fait confiance aux musiciens : il les laisse jouer, tout en étant là quand il le faut. Rien dans ses gestes ne sent l'autoritarisme : bien au contraire, il est d'une souplesse aussi incroyable que sa pulsation est irrésistible. Le moindre de ses gestes libère tout le potentiel d'un National qui est sous son charme, comme libéré, attentif, osant prendre des risques insensés : pianissimo impalpables et pourtant présents (qui ne couvrent, hélas !, pas la soufflerie de l'air conditionné), fortissimo qui, une fois encore, poussent cette salle de concert à ses limites acoustiques : le son sature, se brouille, fait mal aux oreilles, rançon prévisible de son trop petit volume. Et l'orchestre se couvre de gloire, jusques et y compris son quatuor à cordes dont la plénitude, transparence, couleurs et nuances en imposent autant que la qualité du jeu d'ensemble.

Les deux symphonies de Chostakovitch au programme ne sont pas nos préférées du compositeur, même si l'on admire leur concision – 25 minutes et 40 minutes – et la façon virtuose dont le compositeur soviétique agence ses idées, les pare d'une étincelante parure orchestrale qui magnifie chaque pupitre. Mais la Neuvième montre les facettes du compositeur, allant de la pimpante lumière au grincement parodique, en passant par la plainte, l'élégie. Et la Douzième « L'Année 1917 » – dédiée à Lénine -, est une mise en musique des premières heures de la Révolution russe. On y passe, là encore, par des épisodes contrastés dramatiques, méditatifs, agrestes pour prendre congé sur un « finale » hymnique, positif, exaltant et un peu trop démonstratif. Le National se couvre de gloire : on en aurait envie de piquer plein de médailles sur la poitrine des glorieux cornistes. Grand professionnel à l'ancienne, Järvi prend tout son temps pour faire saluer les pupitres par un public... qu'il dirige aussi pour un crescendo irrésistibles des applaudissements !

Simon Trpčeski © Simon Fowler
Simon Trpčeski
© Simon Fowler

Järvi n'est pas de ces chefs qui font carrière en puisant leur répertoire dans un dictionnaire dont 98% des pages auraient été arrachées : il a tout dirigé et sait son métier ; il laisse son ego au vestiaire pour faire de la musique. Certains de ses confrères n'ont que faire de « leur » soliste et ils ne lui accordent guère d'intérêt aux répétitions et parfois même au concert. Pas ce soir ! Simon Trpčeski, 38 ans, est l'un des grands pianistes de notre époque. A ceux qui ne le connaissent pas, on ne saurait trop leur recommander d'écouter son intégrale des concertos de Rachmaninov (Diapason d'or de l'année) et son tout récent enregistrement des Premier et Troisième Concertos de Prokofiev avec l'Orchestre de Liverpool et Vasily Petrenko publiés en Grande-Bretagne chez Onyx. Sa virtuosité phénoménale lui fait se jouer de toutes les difficultés des œuvres qu'il joue. Il n'est pas seul en ce cas, mais il ajoute à cela un art du piano qui se traduit par une sonorité à se damner, toujours soumise au texte et pas cultivée pour elle-même : la phrase d'entrée du piano dans le Premier Concerto de Chostakovitch installe immédiatement le climat par son élasticité, sa beauté plastique, la subtilité de son articulation. Celle de l'orchestre montre la complicité entre le chef, le National et le soliste tous à l'écoute des uns des autres. Ses solistes : n'oublions pas Andrei Kavalinski qui joue de la trompette comme peu, espiègle comme pas deux quand il s'agit de jouer au chat et à la souris avec le pianiste, rêveur à l'occasion. Interprétation étincelante de ce chef-d’œuvre juvénile d'un compositeur de 27 ans, d'un esprit, d'une vivacité, d'un humour, d'un soin dans la mise au point et dans les équilibres impeccables. On admire le naturel, la décontraction du pianiste, son swing, son humour, la façon dont il joue avec les musiciens jusqu'à la cavalcade finale où tout le monde s'amuse.

Triomphe indescriptible. Et bis à deux, évidemment. Tout heureux, Trpčeski remercie le public « c'est si bien d'être à Paris » et annonce que Kavalinski et lui vont dédier le bis à une « amie flûtiste macédonienne qui vit à Paris et fête aujourd'hui son anniversaire ». Et quel bis ! Il fallait oser « Ombra mai fu » du Xerxès de Haendel à la trompette ! Mamma mia ! Voilà qui nous rappelle l'époque ou les violonistes l'enregistraient à l'époque du 78 tours sous le titre de « Largo de Haendel » et pas que les violonistes ! Quel bonheur d'entendre ce chant d'amour à la trompette joué avec cette lumière et ce phrasé aussi intense que doux et implorant. Belle soirée.

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