Dans le cadre de sa saison symphonique, la formation mulhousienne a une nouvelle fois touché à l'excellence, accueillant à La Filature le pianiste et chef d'orchestre américain Jeffrey Kahane. Dirigeant depuis le piano, celui-ci a donné un Concerto pour piano n° 4 de Beethoven enthousiasmant. Il a ensuite fait découvrir, comprendre grâce à une subtile direction, l'œuvre de sa jeune compatriote, Caroline Shaw, Entracte, dans la version pour orchestre à cordes. Le concert s'est achevé par une somptueuse Symphonie n° 5 de Jean Sibelius, sous la direction vive et chaleureuse du maestro.

Jeffrey Kahane © E. F. Marton Productions
Jeffrey Kahane
© E. F. Marton Productions

Lors du premier mouvement du concerto, l'orchestre mulhousien et Jeffrey Kahane semblent d'abord se chercher un peu, le pianiste donnant l'impression d'éprouver quelque difficulté à consacrer autant d'attention à la fois au clavier et à l'ensemble. Les nuances et l'expressivité de l'instrument en souffrent légèrement. Cependant Jeffrey Kahane parvient progressivement à intégrer la direction d'orchestre à son jeu pianistique ; celui-ci fait alors preuve de suffisamment d'autorité pour entraîner l'orchestre. Une puissante main gauche, une main droite parfaitement agile traduisent avec autant de force que de délicatesse les nuances et le sens des développements. La grande cadence soliste menant à la fin du mouvement est délivrée avec une virtuosité et une sensibilité saisissantes. Quant aux pupitres de l'orchestre, leur cohésion sur le plan du rythme aussi bien que des sonorités, leurs enchaînements toujours exacts font clairement percevoir les ressorts de la partition. Les cordes en particulier, lorsqu'elles accompagnent piano le soliste, font preuve d'une élégante tenue.

Les deuxième et troisième mouvements consacrent le sérieux du travail d'interprétation et l'engagement commun de l'orchestre avec son chef. Les difficultés passagères du premier mouvement sont totalement effacées, faisant place, inversement, à une stupéfiante complicité. Concentré sur son clavier, le pianiste n'a besoin que d'une relation implicite avec l'orchestre pour que chaque intervention, chaque développement trouve, de part et d'autre, exactement sa place et la forme d'expressivité la plus séduisante. Le deuxième mouvement est à cet égard une parfaite réussite : le vif dialogue pianiste-orchestre, sorte de terrible rencontre entre Orphée et les Furies, est musicalement mis en scène par un pianiste donnant à l'instrument une sonorité volontairement timide, avec crescendo et decrescendo éloquents, tandis que le contraste avec l'orchestre, forte, est dessiné de manière étonnante. Le finale est enlevé au piano avec virtuosité, le soliste franchissant avec une apparente facilité doubles croches et gammes vertigineuses, abordant sa cadence à la manière d'une sonate : un très beau moment pour les mélomanes.

Compositrice américaine peu jouée en France, Caroline Shaw propose dans sa pièce Entracte pour orchestre de cordes un développement inouï à un petit passage du Quatuor op. 77 n° 2 de Haydn (menuet et début du trio). Présentée en français par Jeffrey Kahane, l'œuvre fait entendre des réminiscences passagères et répétitives d'accords classiques et de brefs motifs mélodiques sans cesse segmentés. Chaque trait de ce phrasé accentué par d'innombrables pizzicati se résout régulièrement, à l'inverse du procédé traditionnel, en d'étonnantes dissonances. Les cordes de l'OSM se montrent concentrées sur la partition, affrontant avec succès ses difficultés, en particulier un jeu d'archet et une rythmique atypiques cachés sous une feinte simplicité. La direction du chef assume avec précision les souples transitions entre les références à l'écriture classique et les échappées vers une forme contemporaine. Le solo de violoncelle qui clôt la pièce concentre en d'ultimes motifs rendus de manière inspirée toute l'originalité de l'œuvre.

La Symphonie n° 5 de Sibelius vient rappeler quelques-unes des étapes franchies en Europe depuis le romantisme jusqu'à certaines formes musicales contemporaines. On a, en particulier, perçu et apprécié la place prééminente réservée aux vents de cet orchestre : des trompettes à la sonorité nette et chaude, des cors sachant fondre harmonieusement la leur avec, notamment, les bois. Mention spéciale aux trombones dont les graves puissants et riches produisent une vibration semblant provenir d'on ne sait quelle profondeur. Les bois ne sont pas en reste : les clarinettes sont éclatantes avec parfois un timbre un peu cuivré. Les attaques et développements confiés aux flûtes, hautbois et bassons sont exécutés avec finesse et expressivité. En dépit de leur nombre relativement modeste, les cordes assurent une puissance et une souplesse dans les nuances satisfaisant l'oreille la plus exigeante.

Tout est affaire d'impressions, d'ambiances passagères dans cette partition qui met à rude épreuve la direction d'orchestre et la rigueur des instrumentistes. Force est de constater que la tâche est parfaitement remplie par un chef et une formation donnant le meilleur d'eux-mêmes.

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