Compagnie de danse contemporaine hollandaise et foyer de création artistique majeur dans le monde de la danse, le Nederlands Dans Theater (NDT) a régulièrement été invité sur les planches de l’Opéra Garnier. Le Ballet de l’Opéra de Paris n’avait cependant encore jamais interprété les œuvres du tandem Sol León et Paul Lightfoot, actuels directeurs artistiques du NDT. L’entrée au répertoire de Sleight of Hand et Speak for Yourself permet donc de poursuivre un compagnonnage artistique initié de longue date entre le Ballet de l’Opéra de Paris et les chorégraphes du NDT : de nombreuses œuvres de Hans van Manen et surtout Jiří Kylián sont régulièrement dansées par la compagnie parisienne.

Sol León en répétition à l'Opéra Garnier © Agathe Poupeney / Opéra national de Paris
Sol León en répétition à l'Opéra Garnier
© Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

Pour rappeler cette parenté artistique, le programme de la soirée inclut une œuvre de Hans van Manen : Trois Gnossiennes, une chorégraphie composée en 1982 sur la partition des Gnossiennes d’Erik Satie et entrée au répertoire de l’Opéra de Paris en 2017. Père du NDT, doublement inspiré par le mouvement musical de George Balanchine et par les recherches sur le plan théorique de Martha Graham, Hans van Manen avait fondé en 1959 une école de danse résolument tournée vers le néoclassicisme et le modernisme américain. L’épure de Trois Gnossiennes (les danseurs sont vêtus de simples tuniques bleues) et le dialogue musical qui s’installe entre le piano et le couple de danseurs ne sont d’ailleurs pas sans rappeler les pièces de Balanchine et Robbins. Sans être nécessairement innovant sur le plan chorégraphique, Hans van Manen retranscrit la partition de Satie avec intelligence : une atmosphère feutrée, une musicalité à fleur de peau, des portés aériens où la danseuse effleure le sol comme la pianiste les touches du piano. La pièce est surtout joliment interprétée par les étoiles Ludmila Pagliero et Hugo Marchand, et par la pianiste Elena Bonnay qui s’inscrit avec justesse dans la tonalité intimiste de la pièce.

<i>Sleight of Hand</i> avec Chun Wing Lam, Pablo Legasa et Adrien Couvez © Agathe Poupeney / Opéra national de Paris
Sleight of Hand avec Chun Wing Lam, Pablo Legasa et Adrien Couvez
© Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

Sleight of Hand, pièce composée en 2007 pour le NDT est une entrée en matière vertigineuse dans l’univers artistique des chorégraphes Sol León et Paul Lightfoot. Le rideau s’ouvre sur une scène plongée dans un inquiétant clair-obscur où se détachent les corps géants d’un homme et d’une femme – étranges silhouettes longilignes de quelque cinq mètres de hauteur. La semi-raideur de ces deux personnages – dont seul le haut du corps bouge au-dessus d’une robe noire qui cascade sur plusieurs mètres – enveloppe la pièce de mystère. Au sol apparaît un groupe de six danseurs à la chair blanche et au mouvement libre, contrastant avec la fixité funèbre des deux géants. Qui sont ces totems ? Sont-ils des aïeux vêtus de parures mortuaires, qui flotteraient au-dessus du monde vivant ? Le titre de la pièce, qui signifie « tour de cartes », nous invite aussi à imaginer une Dame et un Roi de Pique dont les volontés arbitraires ont droit de vie et de mort sur les personnages mortels qui disparaissent les uns après les autres en descendant un escalier au-devant de la scène…

Pablo Legasa dans <i>Speak for Yourself</i> © Agathe Poupeney / Opéra national de Paris
Pablo Legasa dans Speak for Yourself
© Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

Speak for Yourself, créé en 1999 par Sol León et Paul Lightfoot, met lui aussi en évidence un jeu d’opposition. Après le dialogue entre la vie et la mort de Sleight of Hand, Speak for Yourself travaille sur les antagonismes de féminin et masculin, de l’eau et du feu. Un danseur, porteur du feu, apparaît sur scène enveloppé de fumée. Il est rejoint par plusieurs autres danseurs, puis par des femmes qui apparaissent en fond de scène. À mesure qu’elles dansent, la pluie se met à tomber sur scène – installant une atmosphère d’apaisement entre les corps détrempés et sublimés par une chaude luminosité. Une pièce poétique, esthétique, où l’on retiendra notamment la magnifique interprétation de Pablo Legasa, artistiquement intense et réellement virtuose.

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