Pour la seconde fois ce mois-ci, après une remarquable Symphonie n° 2 dirigée par Myung-Whun Chung, la basilique de Saint-Denis a fait résonner l'esprit mahlerien en ses murs avec la Symphonie n° 5 du compositeur autrichien, offerte par l'Orchestre National de Lille et son jeune chef, Alexandre Bloch, ensemble engagés dans une ambitieuse intégrale des symphonies de Mahler depuis le début de cette année 2019.

Benjamin Appl et Alexandre Bloch © Christophe Fillieule / Festival de Saint-Denis 2019
Benjamin Appl et Alexandre Bloch
© Christophe Fillieule / Festival de Saint-Denis 2019

Toutefois, avant d'ouvrir cette page monumentale, trois Kindertotenlieder ont été choisis en guise d'introduction. On y découvre le baryton allemand Benjamin Appl dont la présence scénique, assise, déterminée, et la voix profondément ancrée contrastent avec un orchestre dont la légèreté peut surprendre dans cette œuvre toute de gravité. Cet écart parvient à trouver une sorte d'équilibre dans l'infaillible conduite vocale d'Appl, dont le timbre extrêmement condensé – qui n'exclut pas pour autant quelques traits d'une souplesse remarquable – parvient à fédérer un orchestre toujours maintenu sur le fil d'une aventureuse fuite en avant, comme partagé entre deux forces antagonistes. L'intranquille agitation qui caractérise l'exécution est bienvenue dans le dernier lied, « In diesem Wetter, in diesem Braus », où se révèlent l'énergie et l'enthousiasme de l'orchestre, porté par le non moins énergique Alexandre Bloch, dont les gestes nombreux, amples et rapides n'admettent pas le moindre répit de la part des musiciens, quitte à faire apparaître un sentiment de lassitude.

Après une très courte pause, le chef revient prestement à son pupitre. Sans plus d'attente, la trompette lance un appel solitaire. Ce timbre brillant résonne dans l'immense basilique et ouvre le premier mouvement de la Symphonie n° 5. Lui répondant en un tutti éclatant, l'orchestre confirme son enthousiasme et la richesse de sa palette de nuances. Le chef fait s'entrechoquer les blocs orchestraux par de grands gestes donnés des deux bras – quand la tête, les épaules et les jambes n'y ajoutent pas leur concours – et en exploite toutes les forces. Davantage dramaturge qu'architecte, il fait entendre la partition de Mahler dans son instantanéité, ne cessant de vouloir créer la surprise, l'inattendu, rattrapant au vol un pupitre de cordes, exhortant une rangée de cuivres, et réunissant l'ensemble en des tutti d'une force exceptionnelle. Extrêmement étiré, le deuxième mouvement (« avec une grande véhémence », note Mahler) perpétue cette vivacité et offre aux instrumentistes de l'orchestre l'occasion de moments d'expression soliste ; on notera particulièrement la délicatesse de son de la clarinette, le soin porté à l'articulation du hautbois qui, conjugués à l'archet unanime des cordes (les contrebasses, placées au fond de la scène, portent l'ensemble), créent une texture dont la richesse se manifeste notamment dans les moments d'accalmie.

Benjamin Appl, Alexandre Bloch et l'Orchestre National de Lille © Christophe Fillieule / Festival de Saint-Denis 2019
Benjamin Appl, Alexandre Bloch et l'Orchestre National de Lille
© Christophe Fillieule / Festival de Saint-Denis 2019

Le redoutable Scherzo central brille par quelques subtilités de couleurs mais plus généralement déstabilise, non tant par sa volonté affirmée de rendre à la symphonie de Mahler le rubato à la viennoise tel que ce dernier l'aurait pratiqué, mais plutôt par les incertitudes rythmiques de l'interprétation. Ce mouvement, à nouveau de très grande ampleur, se révèle néanmoins le théâtre d'un remarquable solo de cor, entièrement joué debout, lui conférant ainsi une certaine noblesse que l'acoustique de la basilique amplifie particulièrement. Dans le célèbre et très attendu « Adagietto », c'est à nouveau une singulière légèreté qui prime, faisant de la mélodie une ligne aérienne, parfois discontinue sinon inégale, et séparée de la masse orchestrale. Le développement organique des cordes, élargissant progressivement leur ambitus, se risque parfois à l'empressement, se privant ainsi d'un temps long dans lequel s'épanouirait pleinement le son de l'orchestre. Le climax ne manque cependant pas d'émouvoir et l'ensemble poursuit son périple sans transition vers le très animé mouvement final. Les derniers efforts des cuivres s'y font entendre en de brillants chorals d'une éminente justesse, encensés par des cordes déchaînées qu'Alexandre Bloch, d'une même agitation, poursuit sans relâche jusqu'aux derniers traits, d'une incomparable férocité.

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