Le festival « Tous Gaga » au Palais de Chaillot célèbre cet automne le chorégraphe israélien Ohad Naharin, directeur de la Batsheva Dance Company depuis près de trente ans. « Tous gaga », du nom de la technique de danse aussi régressive qu’explosive conçue par le chorégraphe, permet de découvrir quatre œuvres de Naharin : Mamootot et Venezuela, interprétées par la Batsheva Dance Company, ainsi que Sadeh21 et Décalé, dansées par la troupe junior de la Batsheva.

Mamootot, qui ouvre le festival, est une création datant de 2003. Pièce intime et resserrée, Mamootot a été composée pour un public peu nombreux, avec lequel les danseurs tissent une relation de proximité ambiguë. Des gradins encadrent une petite scène carrée, mettant face à face quatre publics dont les réactions font entièrement partie du spectacle. Une femme entre sur scène, dansant tour à tour face à chacun des publics, comme pour s’introduire auprès d’eux, avant d’être rejointe par le reste des danseurs. Des moments de danse et de repos s’alternent, et les artistes profitent de ces intermittences pour s’asseoir dans le public. Le face à face des spectateurs qui s’observent, tout comme ces allers-retours répétés brouillent les limites entre la scène et le public. Les interprètes de Mamootot vont plus loin encore en cherchant à certains moments des interactions physiques avec les spectateurs, par des regards et des poignées de main.

Ce jeu subtil de distanciation et de proximité est en fait au cœur du propos d’Ohad Naharin, qui met son public face à la violence la plus crue, et le regarde s’observer. Dès les premiers instants de danse, des danseurs isolés chutent brutalement au sol, ignorés du groupe qui poursuit sa danse. Ces chutes violentes, qui reviennent comme un leitmotiv dans Mamootot, et laissent les corps tordus au sol, figés dans des contorsions de suppliciés, évoquent des images de guerre. Toute la violence du monde semble résumée dans ces pauses photographiques, bouleversantes, d’une immédiateté visuelle fulgurante. La chorégraphie est aussi faite de ruptures abruptes, on passe d’une intensité à l’autre, d’une musique à l’autre (bande-son électro au silence) avec fracas.

Mais encore une fois, l’objet de contemplation de Mamootot n’est pas tellement la violence en soi, mais notre propre regard, notre propre comportement face à cette violence, fait de silence et d’inaction. Une séquence de danse représente de façon éloquente cette mise en abyme : le corps d’une femme traverse lentement la scène en rampant sur le dos, dans une ondulation à la fois gracieuse et douloureuse. Un homme se met sur son chemin et adopte des pauses grotesques autour d’elle, la contemplant avec impassibilité.

Dans un dépouillement quasiment total (plateau nu, costumes unisexes de couleur fade), Mamootot est ainsi une pièce d’une formidable portée, un chef d’œuvre de la danse contemporaine du XXIème siècle.

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