Intitulé « Jonathan Cohen et l’enfance de l’art », le dernier concert de la saison des Violons du Roy fait la part belle à des œuvres écrites par des compositeurs avant l’âge adulte, âmes bien nées chez qui la valeur n’a pas attendu le nombre des années ! Donné dans une formule « sympathique concert d’après-midi » avec biscuits et thé, le programme n’a pas attiré les foules. Il s’est toutefois démarqué par un investissement des musiciens dans un répertoire d’inspiration inégale certes, mais proposant des moments de haut vol.

Jonathan Cohen © Marco Borggreve
Jonathan Cohen
© Marco Borggreve

Presque réduit à son noyau essentiel, avec 16 cordes, l’ensemble a attaqué avec fougue le Divertimento en fa majeur K. 138, composé par un Mozart âgé de 16 ans. Assis au pianoforte, le chef Jonathan Cohen, tapant à l’occasion du pied, transmet à l’orchestre et au public sa joie contagieuse de diriger cette partition lumineuse. Dans le dernier mouvement, il jongle habilement avec la matière musicale, soulignant délicieusement les syncopes avec juste ce qu’il faut d’anticipation. Dans le mouvement lent, au tempo idéalement posé, le chef laisse les phrases se dérouler amoureusement et les dissonances faire leur effet. Les magnifiques couleurs qu’il tire de son orchestre - les piano si habités de l’« Andante » ! – nous forcent à prêter l’oreille. Seule réserve : les contrastes forte-piano du premier mouvement auraient pu être plus soulignés, les piano étant enchaînés un brin trop rapidement, gâchant alors quelque peu l’effet de surprise manifestement désiré par le compositeur.

Le Concerto pour violon en sol majeur attribué à Haydn a plus frappé par le brio de la soliste Pascale Giguère que par l’inspiration du matériau musical. Dès son entrée, volontaire à souhait, elle tire l’orchestre de sa légère torpeur – l’introduction orchestrale manquait de mordant – et envoûte par un grave et un médium d’une belle épaisseur. Si l’on excepte de légères imprécisions dans l’intonation sur la corde de mi dans l’« Adagio », la violoniste fait un sans-faute, nous tenant en haleine dans la cadence du premier mouvement, comme improvisée, et chauffant la scène dans le mouvement final.

La Symphonie pour cordes n° 7 en ré mineur, composée alors que Mendelssohn avait 13 ans, étonne par sa maturité précoce, malgré quelques passages à vides (les interminables marches d’harmonie du trio du troisième mouvement). Dans un esprit très Sturm und Drang, l’œuvre préfigure les partitions à venir du compositeur, notamment le Songe d’une nuit d’été, auquel on pense inévitablement en entendant le frémissement exalté du dernier mouvement. L’orchestre se donne à fond, avec un son fort nourri dans l’« Andante » et une indéniable jubilation dans l’« Allegro » final. Dirigeant encore du pianoforte, Jonathan Cohen y met toute son énergie mais reste limité dans ses gestes. Résultat : les contrastes dynamiques du premier mouvement ne sont pas assez accusés et quelques entrées manquent d’impact, notamment dans la redoutable fugue du dernier mouvement, où toutes les virtualités interprétatives ne sont pas exploitées.

Avec un chef et un orchestre surtout cantonnés au répertoire du XVIIIe siècle, on pouvait s’attendre à tout dans une œuvre de la fin du romantisme comme la séduisante Sérénade pour cordes opus 6 du Tchèque Josef Suk. Même si le son de l’ensemble n’est pas toujours idoine, les violons manquant parfois de pâte sonore dans l’aigu, et que plusieurs scories viennent brouiller le discours, en particulier dans le dernier mouvement, l’interprétation est on ne peut plus satisfaisante. On sent le plaisir que prend le chef à diriger cette œuvre. L’« Adagio », comme suspendu dans l’air, est suivi par un mouvement final dont le côté sémillant est immédiatement palpable.

Pour conclure, disons que la formule des concerts sans pause, qui semble de plus en plus populaire – notamment à l’Orchestre symphonique de Québec –, sans être une mauvaise idée en soi, met toutefois notre concentration à rude épreuve. Quels que soient le répertoire ou la qualité des interprètes, tout auditeur normalement constitué risquera d'avoir les oreilles et l’esprit saturés arrivé à 1h40 de musique…

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