Kent Nagano, c’est connu, est un intellectuel. La musique, pour lui, se passe plus en haut qu’en bas des épaules. Exécuter une partition correspond plus à une grande opération de dissection qu’à un récit nourri par un feu intérieur. Il s’agit de retracer le moindre tendon, soupeser chaque organe, cartographier avec précision le système nerveux… Ceux qui aiment les interprétations de Mahler plus charnelles, plus emportées, resteront sur leur appétit. Il s’est néanmoins indubitablement passé quelque chose samedi soir dans la Symphonie n° 3 du compositeur à l’amphithéâtre Fernand-Lindsay, en clôture du Festival de Lanaudière.

Kent Nagano © Antoine Saito
Kent Nagano
© Antoine Saito

La présence de Nagano n’est pas celle d’un Nézet-Séguin ou d’un Labadie, pour ne prendre que deux exemples québécois de chefs conteurs au sang chaud. Malgré un visage souvent impassible, Nagano est bien là, parmi les vivants, dans l’instant, mais comme si l’après n’existait pas. C’est ce qui nous donne des moments d’une poignante intensité, mais aussi une quasi-absence de tension dans la ligne musicale. Tout cela marche plutôt bien dans le premier mouvement, constitué d’une multiplicité de micro-épisodes que le chef polit comme autant de petits diamants. On est bouche bée devant les alliages orchestraux obtenus par l’alchimiste et l'Orchestre Symphonique de Montréal. Les accords sépulcraux des cuivres, le pianissimo de la timbale, à la limite de l’audible, les époustouflantes fusées de cordes, le murmure confondant des contrebasses… Cela fonctionne même très bien dans le dernier mouvement, où la concentration extrême du chef s’allie étonnamment bien avec l’indication « empfunden » (bien ressenti) proposée par le compositeur. L’économie d’effets opérée par Nagano nous donne ainsi des climax d’une grande intensité.

Là où cela convainc moins – voire pas du tout –, c’est dans les deuxième et troisième mouvements. On est ici en présence d’une musique de plein air d’une légèreté toute viennoise. Cela doit danser, sourire, ne pas trop se prendre au sérieux. « Tout plane dans l’air avec grâce et légèreté, comme des fleurs aux tiges retombantes se laissant caresser par le vent », précise Mahler à propos du deuxième mouvement. Or le désir de Nagano de souligner chaque motif nous fait perdre l’élan voulu. De plus, les nombreux contrastes émaillant les deux mouvements – des épisodes délicats alternant avec d’autres plus volontaires – ne sont pas assez accusés.

Autre réserve : la préoccupation du chef pour le « beau son », qui nous donne des moments d’une rare beauté, convient toutefois moins à certains endroits. La musique de Mahler comporte souvent des épisodes volontairement grotesques en lien avec des intentions narratives précises. Les nombreux glapissements des vents dans le premier mouvement, qui auraient bénéficié d’une pincée de vulgarité, en sont un bon exemple. Même chose pour l’appel de hautbois dans le quatrième mouvement, que Mahler demande « comme un bruit de la nature ».

Au plan vocal, la participation de l’Ensemble choral du Festival et des Petits chanteurs du Mont-Royal, préparés avec soin, a assurément été une plus-value à la soirée. La mezzo-soprano écossaise Karen Cargill, qui revenait dans Lanaudière pour une deuxième fois en un mois après avoir remplacé Susan Graham au pied levé dans un programme Berlioz, a été pour sa part absolument parfaite. La voix, ample, malléable, souligne chaque mot, chaque syllabe, avec la couleur appropriée. Un legato onctueux des voyelles et un judicieux allongement des consonnes sont alliés à une sincérité de l’expression qui ne peuvent que donner des frissons.

À la fin du concert, on se dit que Nagano est un fin renard. Le maître a réussi à nous intéresser, à nous émouvoir même par moment, par sa magistrale leçon. Mais pas à nous emporter.

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