Allure de grand soir à la Philharmonie : entendre l'excellent Orchestre de l'Opéra national de Paris sorti de la fosse constitue toujours un événement. D'autant plus que le chatoyant programme du soir étonne, et détone : une rareté straussienne, la voix limpide d'Ekaterina Gubanova et la mise en lumière par Jörg Widmann de l'harmonica de verre, instrument dont les sonorités transparentes tissent avec la texture vaporeuse des musiciens de l'orchestre le fil conducteur de la soirée.

Kent Nagano
© Antoine Saito

Il faut dire que la partition de Widmann, intelligente et merveilleusement construite, se veut pédagogique. Vous ne connaissiez pas l'harmonica de verre ? Le compositeur se charge de vous le faire entendre a cappella au début de la pièce, avant de développer un réseau d'analogies sonores avec les différents pupitres de l'orchestre. Astucieuse idée d'avoir associé l'instrument soliste à un accordéon concertant, tant les deux instruments à clavier semblent complémentaires : l'accordéon n'imite-t-il pas le fonctionnement d'un instrument à vent, tandis que l'harmonica, imitant le crissement des archets comme principe de production de la matière sonore, ne serait-il pas le clavier le plus proche des cordes frottées ? Pour le reste, tout est là : on notera par exemple une profonde compréhension des capacités de projection des différents instruments de l'orchestre, permettant une écoute aisée de la multiplicité des timbres qui s'en dégage.

La luxuriance de l'orchestre de Widmann laisse place au foisonnement wagnérien. Mais c'est celui, intérieur et presque fragile, des Wesendonck-Lieder. Ekaterina Gubanova s'en fait une interprète idéale : elle répond à la délicatesse du tissu wagnérien par un timbre contenu, solide mais sensible. Il y a dans la transparence de son timbre et son refus du pathos comme une volonté de se mettre à nu, de dévoiler dans son dénuement les tourments d'une âme que l'amour consume.

Heureux alignement des astres, la sonorité de l'Orchestre de l'Opéra est de celles qui offrent à une telle voix un écrin de verre, sans l'étouffer. L'introduction vaporeuse de « Traüme » est ainsi relâchée dans un soupir ému, tandis que l'âpreté de « Im Treibhaus », véritable Tristan avant l'heure, se terre d'abord dans un plaintif solo de violoncelle de l'excellent Aurélien Sabouret, pour déployer ensuite dans les aigus des ailes graciles : autant de rais de lumière s'immisçant sous la serre, avec la bénédiction d'une intonation impeccable, les vents faisant fi d'une partition pourtant redoutable. Gubanova vient chercher au creux de sa voix une projection ténue, calme et anti-ostentatoire. « In der Kindheit frühen Tagen » (Aux premiers jours de l'enfance), chante-t-elle au début de « Der Engel » : il y a quelque chose de la naïveté enfantine dans cette voix, prête à se laisser parfois engloutir par les flots de l'orchestre plutôt que de perdre sa pureté.

Comme l'Orchestre de l'Opéra, d'une génération à l'autre, a changé ! Dans le rare Bourgeois gentilhomme de Strauss, les instrumentistes adoptent l'allure bondissante de Jourdain faisant ses premiers pas de danse. Oubliez les regards fiers : ce soir, les musiciens font montre d'un enthousiasme et d'une humanité salutaires. Un détail : après le superbe solo de violoncelle, ses collègues de pupitre frottent leurs pieds sur le sol. Une façon de féliciter le soliste, dans un esprit de camaraderie franche. On ressent cette entente jusque dans l'écoute attentive, d'un pupitre de violon à l'autre (admirable travail de chef d'attaque mené par Frédéric Laroque et Cécile Tête). L'ensemble a la précision d'un orchestre de fosse et la capacité d'auto-émulation d'un groupe de musique de chambre.

On n'a pas encore parlé de Kent Nagano : ce vieux briscard des fosses d'orchestre, ancien directeur du Bayerische Staatsoper et de l'Opéra de Lyon, a le geste sûr et mesuré d'un chef dont précision et sobriété sont les maîtres mots. Ne nous laissons pas avoir par sa battue à l'apparence monotone : on se doute que la valeur d'un tel chef se mesure plutôt en répétition ; et l'admirable étalonnage des plans sonores, l'impeccable séquençage des phrases, est là pour en témoigner.

Ce grand soir serait-il ainsi une soirée parfaite ? Presque. Car l'Orchestre de l'Opéra, soucieux de son ADN, s'en est tenu à ce qu'il fait de mieux : à cette transparence sonore et résonnante qui fait la fierté du son français. Il nous a parfois manqué la turbulence, le sens de l'effusion, de la saturation presque, dans cette musique jusqu'au-boutiste. Mais cette politique fait aussi de l'Opéra de Paris peut-être le seul orchestre de France à posséder une telle signature sonore, que l'on se plaît année après année à redécouvrir, comme une madeleine de Proust.

****1