Le programme était amené par Gustavo Gimeno, brillant chef et percussionniste révélé par l’Orchestre Royal du Concertgebouw d’Amsterdam et actuel chef d'orchestre de l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg. Pourtant peu associés, les deux compositeurs à l’honneur étaient Beethoven et Ravel, tous deux figures marquantes et révolutionnaires de la forme par le langage, le plus classique des romantiques d’un côté, le plus traditionnel du style français moderne de l’autre. Pour chacun de ces deux répertoires, Gustavo Gimeno a opté pour une direction véritablement dissemblable.

Gustavo Gimeno © Marco Borggreve
Gustavo Gimeno
© Marco Borggreve

Pour les contes de Ma Mère l’Oye, renvoyant à une inflexion privilégiée de Maurice Ravel pour le monde de l’enfance, le chef espagnol préférait mettre très clairement en relief la couleur plutôt que le rythme. Gommant totalement les maigres indices de mesure déjà très légèrement écrits par le compositeur, rendant les pizzicati frêles et presque inaudibles, le maestro installe tout au long du morceau une atmosphère introspective. Cette lecture assez novatrice semble conférer un nouveau caractère à cette œuvre. Accentuation des ralentis et l’absence de métrique marquée confère au thème de la Pavane et le Belle au Bois dormant un aspect lisse et très mélodique. La polyrythmnie et la direction similaire du Petit Poucet achève de perdre l’auditeur et laisse son esprit libre de vagabondages faute de petits cailloux à suivre. Les cris d’oiseau convoqués par le premier violon achèvent de conduire le spectateur au sourire enfantin voire au rire franc. Les cors de Laideronnette impératrice des pagodes éclatent brillamment sous la baguette de Gustavo Gimeno, et, rejoints par le xylophone, mettent en valeur la couleur modale de la pièce. L’emballement de la valse Les entretiens de la Belle et la Bête qui voit se superposer les thèmes – respectivement naïf et gauche des deux personnages – est là aussi accentué, laissant le rythme de la danse au second plan. Enfin Le jardin féérique nous conduit véritablement in paradisium sous la main suspensive et les rallentendi du chef. Vraiment poussé à son paroxysme, cet effet méditatif conduit même à une désynchronisation et un manque de coordination des entrées des différents pupitres. Il n’en demeure pas moins saisissant. Sous l’apparente simplicité ludique de cette œuvre, n’en demeure pas moins un grand travail des soli de la part des vents qui, avant le début même du concert, répétaient encore leur ligne, et également la difficulté technique des effets et notamment des glissandi sur les soli de violon et l’alto.

Au pas serein, au baisemain et au salut souple lui faisant quasiment se heurter la tête sur le banc de piano, Nicholas Angelich marque son entrée en scène. Le Concerto en Sol de Ravel est exécuté sans effusions excessives par le virtuose enchaînant polyrythmie, micro-motifs et arpèges savants sans montrer signe de difficulté. La jonction entre l’orchestre et le piano lors de l’Allegramente, et notamment avec la harpe est parfaite. La grosse caisse semble venir des accents du piano et les cuivres et pizz soutiennent à merveille les pérégrinations dans le grave du piano. On retrouve l’esprit méditatif et suspensif du début de concert lors du prélude solo de l’Adagio Assai, puis dans l’alternance de répliques entre le soliste et les vents. Le Presto passe en un instant tant Nicholas Angelich captive l’auditoire. Acclamé, il concède en bis le très connu Träumerei de Robert Schumann, faisant écho à l’enfance ravélienne.

Le passage à la Symphonie n°3 dite « Héroïque » de Beethoven ne se fait pas sans ébranlement du fait du changement de style et de répertoire. Des couleurs ravéliennes, on retourne à ce que Claude Debussy, alias Monsieur Croche, nommait « la gamme exquises des gris » de l’orchestre beethovien. Le passage est rude et le rendu assez fade. Gustavo Gimeno revient à une gestuelle plus pointilleuse et frénétique : la primauté est redonnée au rythme dans les quatre mouvements. Avant la Marcia Funebre, le maestro impose un long moment de silence afin de mieux fixer l’ambiance tragique. La suite n’est que déferlement contenu de la puissance de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse face aux revendications de la partition du compositeur allemand passé maître dans l'art du développement.