Pour les dix années de la Société Gustav Mahler de Genève, en présence de Marina Mahler, petite-fille du compositeur, l’Orchestre de la Suisse Romande proposait la magnifique Symphonie n° 6 dite « Tragique » et en amuse-bouche le fameux Concerto pour violon en mi mineur de Mendelssohn : un voyage musical teinté de profusion sonore, sous la direction de Jonathan Nott.

Jonathan Nott dirige l'Orchestre de la Suisse Romande © Liliana Morsia
Jonathan Nott dirige l'Orchestre de la Suisse Romande
© Liliana Morsia

D’emblée, on est saisi par la vive entrée sur scène du pétillant chef d’orchestre, qui distille sur le podium une énergie perpétuelle, galvanisant musiciens et public. Le geste est haut, l'attention portée à susciter l’énergie et développer l’expressivité, le chef tendu comme un arc en direction des pupitres de vents : la symbiose semble évidente. Le Mendelssohn que l’on entend est paradoxalement assez épais : l’énergie ici à l’œuvre se déploie plus sur les dynamiques que sur la texture de l’orchestre ; lors des grands tutti, la surenchère gagne les pupitres des cuivres et dénature l’équilibre, plaçant le secondaire au premier plan.

La violoniste japonaise Ayana Tsuji joue un Guarneri del Gesù dont elle tire de très belles sonorités. Elle offre non seulement d’admirables lignes éthérées mais creuse aussi sensiblement les graves, recherchant une certaine noirceur : ce jeu d’équilibriste, entre douce lumière extatique et romantisme plus sombre, sera mis en péril par un accompagnement convenu. Malgré le dégraissage proposé depuis plus de quarante ans par des « baroqueux » (Harnoncourt, Gardiner, Herreweghe…) et repris depuis par des chefs « traditionnels », l’orchestre paraît ici alourdi, dans un romantisme quasi caricatural.

En seconde partie, les attentes étaient grandes tant Jonathan Nott est estampillé « chef mahlerien ». Quoi de mieux pour y faire montre de musicalité et du sens de l’architecture que cette Symphonie n° 6 dite« Tragique » ! La pléthore musicale de cette œuvre n’est pas feinte et relève d’une orchestration foisonnante : bois par quatre, huit cors et une large batterie de percussions.

L'Orchestre de la Suisse Romande © Niels Ackermann
L'Orchestre de la Suisse Romande
© Niels Ackermann

Le grand geste est à l’œuvre dans cette fresque où l’on peut se délecter de l’onctuosité de la petite harmonie (le son charnu de la clarinette basse de Camillo Battistello) et du scintillement des cuivres. On est envoûté par la belle lumière alpine après le passage des cloches du troupeau. Repris par le violon sensible de Bogdan Zvoristeanu, le beau chant du cor solo de Jean-Pierre Berry offre un moment de tendresse et des couleurs somptueuses. Dans le scherzo, on apprécie l’impétuosité et l’énergie de Jonathan Nott ; le chef souligne par ailleurs le répit offert par des cordes souples et souriantes, avant de savourer un grondement digne des bêtes du Nibelung, annoncées par un tuba ronflant. On recherche en revanche vainement un sentiment nostalgique dans l’« Andante moderato » qui manque définitivement de douceur. Porté par la qualité des vents et des cuivres, le son est beau mais reste en surface. Ce qui avance devient dru, ce qui se développe ne respire pas et arrive trop souvent à saturation. Les troupes trop vaillantes ne permettent pas de hiérarchiser les affects.

Superbement étirées par les cordes, les dernières notes de l’« Andante » apportent néanmoins à la salle une réconfortante douceur avant d’entrer dans le finale pléthorique. Ce dernier mouvement est synonyme de retour à une surenchère sonore qui aura marqué l’ensemble de cette deuxième partie de concert. Jonathan Nott offre un Mahler survitaminé qui avance, trace son sillage mais fait fi des nuances et de la poésie si particulière du compositeur, son génie de la rupture, ses passages du grand foisonnement au susurrement, de la valse viennoise aux sonorités juives typiques de cette Vienne du tournant du siècle.

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