L’immense étoile de l’Opéra de Paris Marie-Agnès Gillot a fait ses adieux à la scène de l’Opéra de Paris fin mars dans l’un des rôles les plus marquants de sa carrière : l’Eurydice du ballet-opéra Orphée et Eurydice de Pina Bausch. Chef d’œuvre indépassable, plébiscité lors des dernières reprises, l’Orphée et Eurydice de Pina avait donc ces derniers jours une force dramatique toute particulière portée par Marie-Agnès Gillot. Le ballet fut une dernière danse poignante pour cette artiste hors norme du Ballet de l’Opéra de Paris (tant par son physique que par sa virtuosité) révélée au travers de grands rôles contemporains, tels que Giselle de Mats Ek, Signes de Carolyn Carlson, Le Boléro de Maurice Béjart, ou Le Jeune et la Mort de Roland Petit.

Marie-Agnès Gillot et Stéphane Bullion, <i>Orphée et Eurydice</i> © Yonathan Kellerman | Opéra national de Paris
Marie-Agnès Gillot et Stéphane Bullion, Orphée et Eurydice
© Yonathan Kellerman | Opéra national de Paris

Sur la partition étonnamment moderne du compositeur classique allemand Christoph Willibald Gluck, Orphée et Eurydice est le récit mythologique du vain voyage aux enfers du poète éploré Orphée, à la recherche de sa compagne défunte. Symbolisation de l’impossible lutte contre la séparation et la mort, Orphée et Eurydice est l’accomplissement d’un cycle où le deuil s’achève par la mort. La version de Pina Bausch met en scène les personnages principaux dédoublés : les chanteuses lyriques accompagnent sur scène les danseurs telles des conteuses, à la fois actrices et narratrices. Les duos, interprétés par Agata Schmidt et Stéphane Bullion pour Orphée et Yun Jung Choi et Marie-Agnès Gillot pour Eurydice, étaient très justes et émouvants sur cette reprise.

Le rideau s’ouvre sur un premier tableau aussi esthétique que puissant : un corps gisant drapé d’un long voile blanc est élevé au-dessus du sol et tournoie lentement. Un groupe de femmes, pleureuses voilées de noir, danse le deuil et fait cortège autour d’Orphée. Des branchages de bois sec montrent l’absence de vie, tandis que la présence immobile d’Eurydice, trônant en haut d’une chaise et enveloppée d’un linceul blanc, évoque la douleur de l’absence. Orphée, à-demi nu, dans un dépouillement et une gestuelle christiques, est le seul personnage de chair dans ce monde de voiles et d’ombres. Il regarde à travers une porte de verre l’abîme de la mort. A l’apogée de sa souffrance, la divinité Amour lui apparaît et trace le chemin à la craie vers l’autre monde.

Marie-Agnès Gillot © Yonathan Kellerman | Opéra national de Paris
Marie-Agnès Gillot
© Yonathan Kellerman | Opéra national de Paris

Le deuxième tableau montre la supplique d’Orphée aux portes des Enfers. Il rencontre un cerbère à trois têtes, interprété par trois danseurs vêtus de tabliers de boucher, des furies aveugles, cherchant en tremblant une issue impossible, et des suppliciés répétant éternellement les mêmes gestes vains. Les furies tendent des fils en travers de la scène, mais laissent finalement passer Orphée.

Orphée retrouve alors Eurydice, dans un jardin de roses et de tulipes, où les « ombres heureuses » semblent flotter. Les corps glorieux, les tissus pâles et évanescents des robes, la légèreté des danses et le bruissement des souffles évoquent la quiétude et la jeunesse retrouvées. Orphée rejoint doucement Eurydice et serre sa main dans une tendresse aussi simple que bouleversante.

Le dernier tableau représente le retour des enfers des amants, qui s’achève dans la mort, dans un minimalisme total. Les deux amants dansent côte à côte sans pouvoir se regarder au désespoir d’Eurydice, qui s’éteint lorsqu’Orphée, simple mortel, faillit à son épreuve.

L’œuvre du génie Pina Bausch est d’une incroyable puissance artistique, portée par une scénographie profonde et une fascinante expressivité du mouvement – bouleversant et pourtant toujours sobre. Les mouvements de bras descendants disent sans équivoque la mort, tandis que la féminité a toujours cette façon d’éclore sur scène, d’apparaitre dans sa lumière, sa grâce céleste et une indicible poésie.

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