L’Orchestre symphonique de Toronto prenait d’assaut la Maison symphonique le 6 mai dernier en déployant un arsenal pour le moins impressionnant : Leon Fleisher (90 ans !) dans le Concerto pour piano n°12 de Mozart et la puissante Symphonie n°8 de Bruckner, dans une toute nouvelle édition de Paul Hawkshaw (plus proche que jamais du manuscrit originel). On ne s’étonne pas, dans ces conditions, que le public ait été conquis.

Leon Fleisher © Joanne Savio
Leon Fleisher
© Joanne Savio

Dans une allocution introductive, le chef Peter Oundjian rapportait une anecdote que Fleisher lui avait confiée. Le pianiste aurait fait ses débuts dans la métropole avec l’Orchestre symphonique de Montréal à l’âge de 14 ans – en 1942 ! Quelque 76 ans plus tard, il y avait donc quelque chose d’émouvant à écouter le vétéran témoigner encore de sa passion à travers le Concerto n°12 de Mozart. L’œuvre s’est déroulée sous ses doigts à la manière d’une douce et sincère confidence. Fleisher prend des libertés de ton, étire les rythmes et soigne les silences. Tout se passe, en fait, comme s’il retrouvait une vieille amie. Il n’y a dans son jeu aucun empressement, aucun sentiment de contrainte, mais au contraire beaucoup de plaisir et de sérénité. Chaque phrase est l’occasion d’un émerveillement. Dans le deuxième mouvement, en particulier, Fleisher tire du piano une rêverie qui s’érige lentement au-dessus des violons. On s’aperçoit alors que chaque phrase, dans sa vision, possède une vie propre. Sans être tout à fait indépendante, chacune doit naître en respect de ses spécificités, exprimer tout son potentiel, puis s’éteindre doucement. S’ensuivent un discours plein de fraîcheur et, pour le public, un plaisir toujours renouvelé.

La huitième symphonie de Bruckner a été présentée dans une version pour ainsi dire nouvelle dimanche dernier. En effet, une série de circonstances ont eu pour conséquence que la première version de cette œuvre (1887) n’était pas à ce jour véritablement accessible (l’édition la plus connue, celle de Nowak, comportait un certain nombre d’erreurs du fait qu’elle avait été réalisée à partir d’une copie et non du manuscrit originel). Ces dernières années, Paul Hawkshaw s’est penché sur le manuscrit de Bruckner pour produire une nouvelle édition de la symphonie, plus respectueuse de ce que le compositeur avait originellement désiré (la seconde version de 1890, largement répandue, est en réalité le fruit de corrections, plus ou moins heureuses selon certains, faites par le compositeur dans le but de complaire à son ami et chef d’orchestre Hermann Levi). Peter Oundjian était très enthousiaste de présenter cette première version qui, à ses yeux, atteint la « perfection tant dans la forme que dans l’effet dramatique ».

Les spécialistes pourront déterminer la valeur de cette version par rapport aux autres. Chose certaine, les musiciens ont livré une prestation exaltante. Les cuivres, que Bruckner n’épargne pas dans la partition, ont fait un grand travail de contrastes et de caractères. Les lignes sont mordantes, brutes, puis subitement douces, impeccablement contrôlées. Les violons, eux, offrent une texture exceptionnellement polie dans les unissons. Et, de manière générale, Peter Oundjian a fait de son orchestre un corps organique, dans un sens qui nous semble tout à fait conforme à l'esprit brucknérien. Pas une section ne se meut sans que les autres s’en ressentent. Ainsi, dans le deuxième mouvement, les appels des trompettes se font de plus en plus pressants, et les autres sections y répondent avec une énergie toujours correspondante. De même, dans le troisième mouvement, les bois s’entremêlent et s’imbriquent (dans une succession d’accords touffus) de façon très vivante.

Souhaitons à Oundjian et à Hawkshaw que cette version de la Symphonie n°8 suscite l’intérêt d’autres orchestres, comme ils doivent l’espérer. Pour le public de la Maison symphonique, si l’on se fie à l’ovation dont il l’a couronnée, il est reparti charmé de son expérience.

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