Avec un sourire chaleureux, Sir Antonio Pappano s’incline légèrement puis ouvre largement les bras, comme pour englober « son » Orchestre de l’Accademia Nazionale di Santa Cecilia et le public de la majestueuse basilique Saint-Denis. La Sérénade n° 1 de Brahms vient de s’achever dans la bonne humeur générale et les spectateurs vont pouvoir s’acheminer vers la sortie, visages radieux, prêts à affronter la météo tempétueuse.

Sir Antonio Pappano © Christophe Fillieule / Festival de Saint-Denis 2019
Sir Antonio Pappano
© Christophe Fillieule / Festival de Saint-Denis 2019

Commençant par une ouverture enlevée (Le Siège de Corinthe) et s’achevant sur une sérénade lumineuse, le programme a contribué à réchauffer l’atmosphère maussade de ce vendredi gris. Mais c’est surtout la direction du « Sir » qui doit être saluée. Baguette généreuse, écoute bienveillante, le maestro cherche avant tout à faciliter le jeu de ses troupes, faisant rayonner l’orchestre sous les hautes voûtes de l’édifice. C’est avec une plénitude rare que les cordes s’expriment dans la délicate ouverture de Rossini – les traits virtuoses des violons sont pourtant extrêmement difficiles à jouer ensemble dans une acoustique aussi réverbérante.

Pappano reste proche de sa partition pour assurer tous les départs et adapter au mieux les équilibres, toujours en invitant à hausser le son, jamais en limitant ses musiciens : trop lointaines et excentrées sur la scène, les contrebasses sont encouragées ; un peu plus loin, c’est la petite harmonie, légèrement noyée dans l’orchestre surélevé, qui bénéficie des attentions du chef. Sous la direction prévenante du maestro, les pupitres de la phalange romaine peuvent se mettre en évidence : si important dans Brahms, le cœur de l’orchestre est particulièrement admirable ce soir, avec un pupitre d’altos au timbre intense, un duo de clarinettes chaleureuses et un cor joliment feutré. Au-dessus de ce noyau solide, la flûte se montre éclatante dans ses interventions du troisième mouvement, relayée dans le mouvement suivant par un violon solo hyper expressif. Entretenant une battue claire et une pulsation relativement constante, le maestro nourrit des phrasés d’une grande subtilité, traçant des lignes mélodiques limpides. Voilà qui sert parfaitement les trajectoires sinueuses du premier mouvement brahmsien, remarquablement fluide ce soir.

Si la direction de Pappano montre bien des avantages, elle a également son lot d’inconvénients. Les nuances sont généralement bien équilibrées (à l’exception du premier menuet de la sérénade, difficilement audible), mais de nombreux décalages sont à déplorer dans les tutti, notamment dans Le Siège de Corinthe : collant au geste du maestro, les cordes se font souvent entendre avant les cuivres, plus longs à entrer en vibration. Par ailleurs, la battue continue de Pappano juxtapose les sections des œuvres sans en assouplir les articulations, ce qui ôte parfois son relief à l’architecture brahmsienne, notamment dans le deuxième mouvement.

Joyce DiDonato, Sir Antonio Pappano et l'Orchestre de l'Accademia Nazionale di Santa Cecilia © Christophe Fillieule / Festival de Saint-Denis 2019
Joyce DiDonato, Sir Antonio Pappano et l'Orchestre de l'Accademia Nazionale di Santa Cecilia
© Christophe Fillieule / Festival de Saint-Denis 2019

Ces réserves ne doivent pas occulter les grands mérites des musiciens. Dans la pièce centrale du concert, l’orchestre et son chef proposent un excellent écrin où brille Joyce DiDonato. La mezzo-soprano américaine incarne une éblouissante Jeanne d’Arc dans la cantate de Rossini orchestrée il y a trente ans par Sciarrino (sur le modèle des canons du XIXe siècle). Suivie comme son ombre par le maestro dans les récitatifs, la chanteuse déploie sans sourciller les larges intervalles de la partition, passant d’un registre grave puissant à des aigus héroïques, régnant sans difficulté sur l’orchestre. Si DiDonato montre une maîtrise irréprochable des vocalises, vives et nettement articulées, son timbre intense est servi par un vibrato serré ; la chanteuse ne cultive pas la pureté de la ligne classique mais apporte une ferveur romantique qui convient particulièrement au chant guerrier. Justement ovationnée par un public converti, la mezzo annonce en bis la célèbre « Mort de Didon », dont les accents poignants seront entonnés avec la seule complicité du violoncelle solo. De quoi arracher des soupirs de contentement aux spectateurs, entièrement acquis à la cause de la chanteuse avant même la moindre note de Purcell.

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