Deux créations mondiales, une création française : le Quatuor Arditti poursuit son rôle d’explorateur des temps modernes et apporte une fraîcheur bienvenue au marathon Beethoven de la 9e Biennale de Quatuors à cordes organisée par la Philharmonie de Paris. Le renouvellement des œuvres s'accompagne d'un renouvellement des compositeurs présentés ; et l’exploration spectrale poétique du jeune Christian Mason convaincra davantage que le quatuor d’inspiration balinaise de la célèbre Betsy Jolas.

Le Quatuor Arditti © Charles d'Hérouville
Le Quatuor Arditti
© Charles d'Hérouville

Mais c’est d’abord …, das spinnt … de Clara Maïda qui ouvre le bal. Au sein du cycle www, évocateur du World Wide Web, l’œuvre joue sur les images que suscitent les multiples significations du verbe allemand « spinnen » (filer, tisser une toile) et du mot français « toile ». Les images sonores résultent d’une juxtaposition bruitiste d’effets inventifs : les glissades suraiguës évoquent le mouvement de balancier d’une araignée au bout de son fil, la violence du jeu derrière le chevalet la folie de celui qui a « une araignée au plafond »…

Mais plus qu’une simple succession de jeux, les Arditti mettent en lumière la solide construction de l’œuvre : après un premier segment difficile qui explore les registres les plus stridents des instruments, les quartettistes se rejoignent peu à peu sur quelques accords, puis quelques passages en homorythmie de plus en plus agressifs, jusqu’à une culmination presque tragique où les glissades des violons évoquent des sirènes de pompiers… En pizzicati avec médiator, le segment final, qui suggère d’abord une danse au rythme pop, s’essouffle peu à peu, avec des silences de plus en plus longs que les musiciens semblent rompre à regret. Malgré cette fin moins spectaculaire, l’inventivité de l’écriture convainc le public qui accueille avec enthousiasme la compositrice sur scène.

Plus mélodique et plus lumineuse, l’œuvre de Christian Mason, This present moment used to be the unimaginable future… est le sommet expressif de la soirée. D’abord seuls sur scène, violoncelliste et altiste plantent le décor de la pièce, avec une alternance do – mi bémol autour de laquelle s’esquissent des spectres d’harmoniques et des mélodies de plus en plus vastes. D’abord pianissimo dans le grave des instruments, leur étrange chant instaure une atmosphère inquiétante, renforcée par les jeux de questions-réponses dans le suraigu qu’échangent les violons depuis la coulisse, atmosphère qui s’apaise peu à peu lorsque ceux-ci se dirigent à leur tour vers les graves en entrant sur scène.

Les contrastes de registres ne suffisent alors plus : les timbres des instruments, dont les imperfections ne sont pas dissimulées (impuretés du jeu forte sans vibrato, bruits parasites dus à des attaques parfois tonitruantes…) laissent entrevoir des univers sonores très distincts – aigus lumineux, graves plus voilés. Une sensation d’urgence émerge dans le troisième mouvement, « Lost in a mist… », succession de gammes ascendantes dans un mode micro-tonal. Ces décollages progressifs s’accélèrent peu à peu et s’achèvent en apothéose avec un retour au do initial du violoncelle. Les clusters massifs du « Joyfully resonant » – dont les résonances impressionnantes, justement, semblent mettre l’oreille en transe – se déconstruisent peu à peu alors que les instrumentistes sortent de scène, en jouant. Le public, impatient d’applaudir, tend l’oreille jusqu’à ne plus rien percevoir de la coulisse – l’œuvre se poursuit pendant plusieurs minutes, à demi étouffée, jusqu’à l’apaisement final.

Le Quatuor Arditti © Charles d'Hérouville
Le Quatuor Arditti
© Charles d'Hérouville

Quel contraste entre ce recueillement et l’écriture enlevée de Betsy Jolas ! Son quatuor Topeng évoque le théâtre musical balinais du même nom : en forme d’échange entre les instrumentistes, la compositrice fait se succéder des motifs très brefs mais d’une étrangeté très caractérisée, comme ces courtes mélodies très vibrées du premier violon. Les images sont là et le spectateur voyage : le son voilé des instrumentistes qui jouent sur la touche évoque le vent, les glissades répétées le vol d’insectes, les trémolos sur le bois des archets diffusent une inquiétude sourde…

Le sens du dialogue du Quatuor Arditti suffit à rendre l'écriture expressive et donne à l’ensemble une cohérence relative. Mais on se lasse peu à peu de ces interjections répétées, qui communiquent au spectateur une agitation qui demeure incompréhensible, et de cette écriture qui semble rechercher avant tout une agressivité, une violence dont on saisit mal la logique. La virulence des attaques finit toutefois par s’apaiser dans un nuage d’aigus délicats. L’inventivité du Quatuor Arditti a au moins eu le mérite de nous faire découvrir sans détour des territoires inexplorés, offrant une respiration bienvenue dans un mois de janvier 2020 où l'on croise déjà bien plus de Beethoven que de compositeurs de notre temps.

****1