Définir le Quatuor Modigliani ? Côté évidences : quatre instruments, huit mains, seize cordes. C’est après que tout se complique pour notre plus grande perplexité mais aussi notre plus grand bonheur. Nous sommes confrontés à un insaisissable précipité d’affinités électives, déclinées à l’infini en autant de connexions cérébrales entre les protagonistes. En considérant le croisement des harmoniques, la complexité des accords, les combinatoires, correspondances voire confrontations expressives imprévisibles, on dépasse déjà l’entendement des possibilités offertes sur un échiquier et d’après de savants calculs physiques, on pulvérise la capacité de mémoire de l’univers et de son nombre d’atomes.

Le Quatuor Modigliani à Clermont-Ferrand © Roland Duclos
Le Quatuor Modigliani à Clermont-Ferrand
© Roland Duclos

Tous les quatuors n’en sont pas là. Les Modigliani si. Ils sont l’incarnation d’une pensée musicale en perpétuelle mutation. De l’ordre d’une spiritualité visionnaire exempte de toute propension narcissique, un lyrisme engagé dans une perfection métrique qui reste d’une grande liberté d’intention. Prise de risque permanente ? Mais ce n’est là qu’apparence. Chez eux, la discipline est sœur de l’imagination. Lecture vigoureuse, rigoureuse, habitée d’un souffle puissant : on y chercherait en vain la cosmétique de l’effet de manche ou la moindre esbroufe. De l’opus 18 n° 5 de Beethoven à Brahms et son opus 51 n° 2 en passant par le Quatuor de Debussy, pour conclure en rappel sur l’Intermezzo de Korngold et la « Polka » tirée de L’Âge d’or de Chostakovitch, ils sont un et indivisibles de bout en bout : ils sont eux-mêmes et reconnaissables entre tous.

Ils ne changent pas d’identité en fonction des œuvres pas plus qu’ils ne s’adaptent à elles ni ne se les approprient. Leur approche oublie les révérences et bannit les références pour ne retenir que la ligne mélodique dans son intelligence et sa richesse expressive, sans la fermer sur une pensée unique. Ainsi du « Menuetto » chez Beethoven, où la mélancolie mozartienne exhale plus justement la fugacité du sentiment qu’elle n’exalte la vacuité de la citation. À l’inverse, le clin d’œil plus explicite sur le passage d’inspiration populaire qui suit donne à l’ensemble toute sa dynamique et sa saveur. Pas de stratégie de rupture dans la cohabitation des contraires et des contrastes mais une ductilité dans les passages et une souplesse dans les attaques, ce qui instille un dialogue interne à l’œuvre et une écoute tissée de correspondance entre les musiciens.

Leur Debussy se vit comme un modèle du genre : lecture passionnée, musclée (oui elle peut et doit l’être aussi), forte en fragrances inquiètes teintées de volontarisme. Le premier mouvement relève incontestablement de l’impressionnisme mais avec un fort naturalisme à la Courbet côté chromatisme, pour clore sur un finale péremptoire. Leur Debussy ne se comprend et moins encore ne se consomme « à la découpe » au risque d’en rompre le charme. Il déploie sous nos yeux les transparences liquides et cristallines de l’« Assez vif », les frémissements amoureux d’un « Andantino » que dessinent de subtils glissandi, reflets d’une errance sensuelle, jusqu’à cette insistance inattendue d’une inspiration non dénuée de sacralité dans le finale.

On aurait pu légitimement s’attendre à tourner la page avec le Quatuor n° 2 de Brahms. Les Modigliani en résolvent les complexités latentes, jamais avouées, avec cette égale finesse d’analyse dont l’enthousiasme et le plaisir demeurent le maître mot. La passion s’y conte à l’aune d’une folie heureuse traversée de subites métamorphoses, suppliques et fougueux emportements. Ils signent leur interprétation inspirante par une réflexion en profondeur dans la psyché brahmsienne. Ils en explorent les méandres dans un étirement de l’espace sonore qui garde son mystère. On est dans l’ordre des apparitions et non dans celui des révélations. Les Modigliani situent Brahms et sa pensée complexe dans les accents d’une modernité que peu lui reconnaissent. Caractère prémonitoire que confirment les perplexités du troisième mouvement qui semble se chercher afin de mieux nous perdre. Après tout, la véritable virtuosité n’est-elle pas celle qui sait émanciper le jeu des contraintes en un fougueux élan, un arrachement ? Il y a de la sensualité dans Brahms nous disent ces quatre cordistes ; et même une dimension triomphante. En résumé, un bonheur à vivre la musique et à la faire partager, comme le confirment les rappels…

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