Le programme annonçait « Radu Lupu et Beethoven, une soirée rare, riche en émotion ». Et la soirée l'a été, certainement moins pour ce qu’elle proclamait que par le grand écart qu’elle a imposé au public genevois.

Lahav Shani © Marco Borggreve
Lahav Shani
© Marco Borggreve

L’affiche couronnait d’avance Radu Lupu mais c'est le chef israëlien Lahav Shani qui a impressionné le plus. Quant à la biographie de ce jeune prodige, signalons simplement qu’il a obtenu un premier prix au Concours Gustav Mahler de Bamberg à 24 ans, qu’à 29 il a repris les rennes du Philarmonique de Rotterdam, et qu’à 31 il succèdera à Zubin Mehta à la tête du Philarmonique d’Israël. D’entrée de jeu on ne peut que constater une direction pléthorique, généreuse, à la limite de la saturation des indications. Mais l’énergie et le talent sont là et les années viendront épurer cette jeunesse éruptive.

Le programme débute par le Quatrième Concerto de Beethoven qui charme par sa forme assez classique, réservant néanmoins de beaux emportements romantiques, en particulier dans le mouvement lent qui impressionne par son atmosphère nostalgique et au bord du gouffre.Le jeune Maestro Lahav Shani va offrir un bel écrin orchestral au piano de Radu Lupu. La flûte de Sara Rumer et le basson d’Afonso Venturieri s’accordent à merveille, même si on note un hautbois quelque peu effacé. Le chef soigne les lignes, tempère les timbres, lime un peu les angles avec, pour résultat, un Beethoven qu’on pourra qualifier de sage.

Mais si la mayonnaise semble peu ferme, c’est certainement que le pianiste auréole son discours d’un sfumato diffus : les lignes sont souples, les phrasés ductiles, mais tout cela manque de caractère. Bien sûr, une apparition de Radu Lupu, c’est convoquer une myriade de souvenirs, de gravures célèbres de la maison Decca, notamment des Schubert, et souligner la belle sonorité qui le caractérise avec un contrôle assidu des équilibres entre main droite et main gauche. Ces qualités restent perceptibles, mais peu à peu une gêne s’installe : comme il est difficile de voir un être aimé en difficulté. Nonobstant quelques dérapages, on reste interdit devant un tel flottement.

Lors du deuxième mouvement, le parti pris du chef est de filer droit face aux implorations veloutées du pianiste, à l’instar d’un Mariss Janson. L’Orchestre de la Suisse Romande sonne bien, la sonorité est puissante, ample, tranchante. On reconnaît alors le chant poétique du pianiste, sa rondeur, ses affinités avec Schubert, mais il ne parvient pas à élever son chant aux vertiges du mystère Beethovénien. Le Beethoven de Radu Lupu est lisse, intimiste, presque sans oxygène. Le virevoltant Rondo final viendra faire oublier avec énergie des traits pianisitiques à peine esquissés et une méforme générale qui aura peut-être déçu certains mélomanes, malgré le Troisième Impromptu de Schubert venant convoquer en bis les fantômes du passé. 

C’est avec la Deuxième Symphonie de Brahms que la soirée s'achève, faisant montre des belles dynamiques qu’insuffle le chef à un Orchestre de la Suisse Romande visiblement conquis et offrant aux auditeurs une belle sonorité générale. On apprécie le très beau début de deuxième mouvement très étiré. Le chef, geste haut, rassemble, suscite, obtient. « L’Allegretto grazioso » est gracieux sans aucun doute, tout en retenue, délicatesse et sens des équilibres. Et si « l’Allegro con spirito » est entamé avec la retenue nécessaire, le feu se déchaîne par la suite avec une joie communicative ! On aura tout au plus pu regretter des timbales, trompettes et trombones parfois éruptifs, s'imposant lors de certaines ponctuations comme de véritables solistes.

La soirée a donc été un ravissement par la découverte de ce chef talentueux en la personne de Lahav Shani, certainement le témoin impuissant des difficultés d’un pianiste qu’on a aimé tendrement.

 

 

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