Les deux études de Scriabine opus 8 n° 12 et opus 2 n° 1 : la première en cri du coeur, presque féroce, surgi des entrailles du pianiste, la deuxième où une touche de mélancolie se sublime en état de grâce… C’est par ces deux bis que se termine le récital du pianiste russe Ilya Rashkovskiy, organisé par l’Association des Amis de Marie-Laure dans un lieu cher au pianiste : la Salle Cortot, attachée à l’École Normale de Musique Alfred Cortot où il a étudié avec Marian Rybicki. Lauréat de nombreux concours internationaux, ce natif d’Irkoutsk, près du lac Baïkal, parcourt depuis plusieurs années une belle carrière internationale. Saluons le programme captivant et exigeant de ce soir : l’Ouverture française BWV 831 de Bach, le Prélude, Choral et Fugue de Franck, et la Sonate n° 1 de Schumann. Retour sur un concert qui ne laisse pas indifférent.

Ilya Rashkovskiy © Jean-Marc Gourdon
Ilya Rashkovskiy
© Jean-Marc Gourdon

À Ilya Rashkovskiy on ne pourra reprocher de faire les choses à moitié. C’est une personnalité musicale intègre, stupéfiante et d’une grande maturité qui se présente à nous. Son piano ne tolère nulle concession, nulle transaction douteuse ; il vit la musique qu’il interprète selon une acuité des sens extrême, il s’y investit comme dans une question d’ordre vital. Lorsqu’il est face à son piano, c’est tout le vertige métaphysique de l’homme face à une transcendance que l’on perçoit, autant dans Bach, dans Franck que dans Schumann. Il y a en lui une sorte de force occulte et de magnétisme par lesquels il nous empoigne. Sa vision est celle d’un architecte qui s’est forgé une idée pertinente des volumes et des proportions qu’il souhaite mettre en jeu, du galbe, de l’éclairage qu’il souhaite donner. Un architecte des grands volumes qui sait ouvrir les espaces, creuser des brèches, donner le vertige, et qui avance, imperturbable, dans la direction qu’il s’est fixée.

Ainsi en est-il de l’Ouverture Française de Bach et du Prélude, Choral et fugue de Franck. Dans Bach le tempo est inébranlable. La solidité du jeu de Rashkovskiy est au service de l’équilibre entre les voix qui tour à tour s’esquivent, se chevauchent ou se soustraient. Il sait les différencier dans le souci constant de donner sens, de donner de la carrure. Son Franck impressionne par sa vastitude. Le pianiste insuffle à cette redoutable partition une dimension organique puissante et naturelle. Vif et fluide dans le maniement de la ligne, il y cultive également le parfum du mystère. Il s’empare ensuite de la Sonate n° 1 de Schumann d’une main bouillonnante. Maîtrisant à merveille la complexité des développements thématiques de la partition, il sait incarner toute l’ambivalence de la passion : il nous plonge dès le premier mouvement dans toute sa fébrilité tout en se grisant d’exaltation. Il nous confie ses songes les plus secrets dans l’« Aria » puis s’embrase éperdument dans le « Scherzo » avant de côtoyer les affres et de s’ensevelir dans la douleur de ses abîmes. Son jeu électrisant est une belle incarnation de la dualité de Schumann mentionnée sur la partition : « Pour Clara, de Florestan et Eusébius ». Il y a dans l’ardeur qu’il y met quelque chose de presque terrifiant, l’idée d’un investissement total et absolu, qui n’est qu’à quelques pas des prémices de la folie qui fut celle de Schumann.

Mais le jeu d’Ilya Rashkovskiy est à double tranchant. S’il s’investit totalement, il se brûle aussi les ailes, et ce quasi-systématiquement, par un toucher trop musclé. Le piano est un instrument à percussion, les marteaux en feutre frappant les cordes lorsqu’on presse une touche. Le problème avec Rashkovskiy est qu’en l’entendant jouer, presque chaque note nous rappelle cet aspect percussif du piano et nous en fait oublier le feutré. Si sa conception musicale est fascinante dans tout son équilibre et son vertige, la réalisation n’en est probablement pas l’exacte expression. Son souci constant de timbrer telle ou telle voix ou de différencier les plans sonores est remarquable, mais dès qu’il choisit de timbrer une voix alors il le fait excessivement, et le toucher qu’il lui confère la rend trop présente à l’oreille, donnant presque l’impression d’une intrusion malvenue. Il sait pourtant jouer des pianissimo ténus à souhait selon un grand art ; il le démontre à de nombreuses reprises et ce dès l’« Ouverture », la « Courante » ou la sublime « Sarabande » de Bach. Mais il ne ménage pas suffisamment d’espace dans le spectre sonore entre ces nuances pianissimo et le jeu timbré à l’excès. Serait-ce dû uniquement à un piano trop dur ? Peut-être en partie, mais pas seulement. Ce souci ne devrait pas être difficile à éliminer, eu égard aux qualités musicales et techniques du pianiste.

****1