Mille personne réunies dans une Philharmonie de Paris qui peut en accueillir 2800 ne donnent pas l'impression que l'on est installé dans une salle clairsemée des mauvais soirs, mais ne donnent pas non plus celle d'être entassés dans les transports en commun – qui continuent pour des raisons économiques d'être en dehors des dures lois de distanciation physique que le gouvernement impose de façon assez drastique aux salles de spectacles, rendant leur exploitation quasi impossible sur le plan financier, condamnant à mort structures et producteurs privés de musique classique (le Centre national de la musique – CNM – ayant décidé de les laisser de côté pour aider prioritairement les lieux et ensembles déjà subventionnés et les musiques actuelles). 

Esa-Pekka Salonen © Clive Barda
Esa-Pekka Salonen
© Clive Barda

Un coup d'œil circulaire montre que si le public mélange les générations comme habituellement en ce lieu, les mélomanes les plus âgés sont restés chez eux. On attendait Tugan Sokhiev, le patron de l'Orchestre national du Capitole de Toulouse, et c'est Esa-Pekka Salonen qui surgit hors des coulisses. Apparition qui fait se remémorer ses débuts à l'Orchestre de Paris, salle Pleyel, puis ses concerts avec le Philharmonia de Londres au Théâtre du Châtelet, et notamment son incandescente virtuosité dans le Sacre du printemps de Stravinsky. Trente ans plus tard, tout de noir vêtu jusqu'au masque qui lui cache le visage et dont il se défera bientôt, il est toujours mince, souple comme une liane. De loin, on lui donnerait 35 ans : il est né en 1958.

Du nouveau patron de l'Orchestre de San Francisco où il remplace Michael Tilson Thomas, on va s'émerveiller une fois encore du sentiment de sécurité qu'il crée dans l'orchestre. Salonen est là avec tous et avec chacun, mais laisse les musiciens jouer, ce qui crée un petit miracle dans Le Tombeau de Couperin de Maurice Ravel qui ouvre le concert. Tout est en place dans cette œuvre très virtuose, mais tout bouge et chante avec naturel et liberté, comme débarrassé de la tyrannie du métronome et de la barre de mesure qui sont pourtant là ! Si les carrures sont respectées, si les tempos sont tenus, la vie s'insinue dès les premiers instants dans les pupitres, au service de cette orchestration qui donne la part belle aux souffleurs à découvert ou liés pour des sonorités incroyablement nouvelles pour l'époque – ils sont exceptionnels comme toujours à l'Orchestre de Paris –, et magnifie des cordes emmenées ce soir par le premier violon Roland Daugareil. Parlons-en, des cordes de l'OP : elles ont longtemps traîné la réputation justifiée d'être émaciées et peu homogènes. Ce soir, elles sont souples, vives, ont une sonorité pleine jusque dans l'aigu, sont capables de nuances aussi incroyablement subtiles que leur discipline émerveille. Et comme se tapit toujours dans le cerveau reptilien des musiciens le style de la Société des Concerts du Conservatoire dont ils sont les héritiers, ce Tombeau de Couperin est idéal. On regrette vraiment l'absence de micros et de caméras qui diffuseraient ce concert en direct et élargiraient ainsi son audience tout en le fixant pour l'éternité.

Salonen a demandé à ne pas diriger le Troisième de « Rachma » comme l'appellent les pianistes. On ne sait s'il tient cette musique au loin ou s'il ne l'a pas dirigée depuis longtemps et ne souhaite pas le faire sans se préparer sérieusement, mais on regrette cette décision, car l'élégance, la précision, la rapidité de réaction du chef finlandais auraient été un écrin de choix pour Lukas Geniušas, deuxième prix des Concours Chopin et Tchaïkovski, qui a donc choisi le Concerto en sol de Ravel. Bonne pioche ! On est immédiatement sous le charme de cette sonorité pleine, de ces oppositions de sonorités, de cette précision dans la liberté des jazzmen. La subtilité du jeune pianiste le rend plus proche de Michelangeli et de Perlemuter que de Marguerite Long ou mieux de la magnifique Monique Haas. Un reproche ? Dans le premier mouvement, tout un long passage de trilles doit évoquer une scie musicale. Geniušas les joue impeccablement mais ne rend pas cet effet de chant continu sans notes saillantes : on entend ses changements de position sur le clavier. Mais on admire tout le reste et notamment le mouvement lent, immergé dans une sonorité de rêve portant cette mélodie continue d'admirable façon, et un finale bondissant et joyeux. Là encore la formation est magnifique de connivence et virtuosité. Chef et soliste peuvent se taper du coude ! Et le pianiste de donner en bis le « Prélude en sol mineur » tiré des Chants de Bukovina de Leonid Desyatnikov.

Roméo et Juliette de Sergueï Prokofiev pour finir. Tout au plus note-t-on parfois une certaine opacité due à l'excès de grave habituel dans cette salle à l'acoustique un peu trop réverbérante, mais pour le reste on se laisser aller à ces évocations si contrastées, si « imagées » devrait-on dire, à cette dramaturgie sonore et émotionnelle soulevée de terre par un chef aussi impeccable que son orchestre s'en donne à cœur joie.

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