Branle-bas de combat ! Le vaisseau Gewandhausorchester mené par son Kapellmeister Andris Nelsons prend ses quartiers à la Philharmonie. Et sort l'artillerie lourde : le double programme, entièrement consacré à Richard Strauss, vient de faire l'objet d'une parution CD chez Deutsche Grammophon. Deux soirées roboratives, servies par la générosité d'un Andris Nelsons sans complexes, où l'on a pu mordre à pleines dents dans la texture dense et enveloppante d'un des meilleurs orchestres de tradition germanique.

Andris Nelsons
© Gert Mothes

Avant de donner le coup de semonce, Nelsons cherche du regard la grosse centaine de musiciens en face de lui ; comme pour s'assurer que l'ensemble prométhéen a bien été apprivoisé. La suite lui donnera à la fois tort, et raison : impossible de canaliser le torrent sonore qui déborde des cordes du Gewandhaus. Rarement on aura entendu à la Philharmonie un son si dense, sombre et profond, tantôt brûlant, tantôt brillant. Les grands tuttis de cordes de la première partie d'Ainsi parlait Zarathoustra, par exemple, nous engloutissent sous les assauts d'une quarantaine de cordes de sol de violon, timbrées, charnues, autoritaires.

Et pourtant ! Jamais liberté sonore n'a autant rimé avec précision d'articulation. Les premières notes du premier concert font figure de prouesse : d'un geste, le Konzertmeister Sebastian Breuninger emporte l'ensemble des pupitres de cordes dans les doubles croches d'introduction de Don Juan, sans que l'on comprenne vraiment par quel prodige cette inouïe chorégraphie est rendue possible.

On s'épancherait volontiers, justement, sur les qualités des violons solos, Sebastian Breuninger et Andreas Seidel, l'un à l'imagination musicale et à l'entrain sans limites, l'autre dont le vibrato continu « à la Heifetz », dans les redoutables solos de Heldenleben, sonne comme du miel à nos oreilles ; mais ce serait omettre le timbre remarquable de Luke Turrell, alto solo ; ou encore l'art extraordinaire du joueur de petite clarinette, au son pinçant et narquois dans Zarathoustra. Ce serait laisser de côté le souvenir impérissable du solo de trompette qui ouvre le trio final du Chevalier à la rose, suspendu dans un accord de sol d'une pureté d'intonation et d'un équilibre souverain – chacun des musiciens de la petite harmonie mériterait d'être cité. Mais, à y réfléchir, on devrait en faire de même de Tristan Thery, cinquième chaise des premiers violons, dont le vibrato, canalisé et engagé jusqu'au bout des ongles, transparaît dans sa main gauche ; de Ulrike Strauch, cinquième pupitre des violoncelles, pour son art du piano timbré, du « mezzofortissimo », comme dirait Kurtág, tant l'archet flirte avec le chevalet dans les passages piano, assurant une stabilité harmonique indispensable à l'équilibre de l'ensemble. En fait, le Gewandhausorchester réalise une utopie qui, en France, sonne presque comme un gros mot : c'est un orchestre de solistes, ou chaque instrumentiste donne le meilleur de lui-même, de sa technique d'archet, de ses atouts personnels, sans subir l'embrigadement, la dissolution de personnalité pourtant nécessaire à la fondation d'un son d'ensemble.

Et Nelsons dans tout ça ? Le chef cache bien son jeu. Que la sobriété de son geste ne trompe personne : il se gargarise de ces fortissimos survoltés, de l'emphase straussienne qu'il fait gonfler jusqu'à la limite de la caricature. Mais à aucun moment le chef ne prend le pas sur l'ensemble. C'est bien le Gewandhaus qui joue, qui mène la fugue interminable de Zarathoustra à son terme, qui donne à la marche funèbre de Heldenleben toute sa pesante gravité. Nelsons accompagne, soutient, déroule dans un seul geste fluide une battue ternaire souple mais précise, où chacune des trois croches qui la compose est clairement située.

On pourrait continuer longtemps, et évoquer l'excellent Rudolf Buchbinder dans le redoutable Burlesque – même si certains phrasés nous semblent un peu hâtifs, une savoureuse reprise de Soirée de Vienne de Johann Strauss donnée en bis achèvera de nous emporter. Mais ce serait trop détricoter l'impression globale de ces deux concerts, et l'effet « coup de massue » absolument bouleversant avec lequel on ressort de la Philharmonie. La messe a été dite et Nelsons, digne héritier de Bach à Leipzig et successeur de Mendelssohn à la tête du Gewandhaus, n'y est pas allé de main morte.

*****