Le concert de l’Orchestre symphonique de Montréal d’hier soir était l’occasion pour le chef François-Xavier Roth, de retour à la barre de l’ensemble après un an presque jour pour jour, de refaire bonne impression dans la course à la succession de Kent Nagano. Le programme choisi était idéal pour faire valoir ses dons, autant sur le plan technique que musical : une mise en bouche du répertoire classique (Ouverture Léonore III de Beethoven), l’accompagnement d’un concerto du XXe siècle (Concerto pour piano n° 1 de Bartók) et une grande œuvre symphonique d’esthétique romantique (Une vie de héros de Strauss).

François-Xavier Roth © Marco Borggreve
François-Xavier Roth
© Marco Borggreve

Le pari a été remporté haut la main. Contrairement au titulaire actuel de l’orchestre, un intellectuel de haut vol dont les intentions musicales restent trop souvent introverties, François-Xavier Roth fait de l’expression un principe moteur, ce dont il peut se permettre avec un ensemble de la qualité de l’OSM : une fois la petite cuisine effectuée en répétition, on déguste arrivé au concert. Chaque plat que le chef sert nous transporte invariablement. Et à chaque fois avec une conscience stylistique et une culture sonore idoines, comme un cuisinier qui manierait aussi bien les gastronomies française, italienne que japonaise. 

Parlant de son, l’Ouverture Léonore III de Beethoven servie en amuse-gueule est délestée de tout surplus adipeux. C’est léger, cela fond dans la bouche. Les différents accords qui ponctuent la partition sont joués sans trop surcharger le son, avec une timbale sèche et une remarquable économie aux vents et aux cordes. Entretenant un irrésistible suspense au début de l'œuvre, Roth fait monter la tension degré par degré, prenant tout son temps pour monter parfaitement les œufs beethoveniens en neige.

Le chef est ensuite rejoint sur scène par son compatriote Pierre-Laurent Aimard pour le Concerto pour piano n° 1 de Bartók. On peut ne pas goûter cette œuvre passablement aride, sans que cela nous empêche d’admirer la lecture qu’en font les deux interprètes. Indéniablement rompu à ce répertoire, le pianiste ne se contente pas de mettre les bons doigts aux bons endroits, il crée des atmosphères avec un spectre de nuances apparemment sans limite, en incarnant physiquement cette musique dans une gestuelle fiévreuse mais suprêmement contrôlée. Placés de part et d’autre du piano, les quatre percussionnistes forment avec lui une équipe de choc dialoguant avec une frappante efficacité avec le chef.

Véritable plat de résistance du concert, Une vie de héros de Richard Strauss nous fait passer par toutes les textures, du plus moelleux au plus piquant. Encore une fois, la culture sonore du chef fait mouche. D’où lui vient cette conception charnelle de la musique ? Prenez quelques minutes pour aller écouter son père Daniel Roth, organiste titulaire à Saint-Sulpice à Paris, dans Franck ou Vierne. Entendre dès son plus jeune âge chanter le célèbre Cavaillé-Coll sous les doigts d'un des plus éloquents organistes des dernières décennies n'a assurément pas nui au futur chef... 

L’orchestre a évidemment une grande part de mérite dans ce legato onctueux, éminemment adapté à cette musique, mais on ne peut que louer la manière avec laquelle Roth empoigne cette pâte sonore pour la mettre à sa main, et ce sans baguette. Tout au long du poème symphonique, les montées sont conduites avec une remarquable efficacité, avec un vrai sens des transitions, le chef maniant le silence autant que le son, l’acoustique de la Maison symphonique lui étant manifestement maintenant familière. La beauté et la singularité des coloris orchestraux – le piquant des vents, la rondeur des cuivres… – ne font qu’ajouter au délice. Seule la partie du violon solo Andrew Wan manquait de sensualité par moment, le legato n'étant peut-être pas toujours suffisamment nourri.

Le secret de François-Xavier Roth pour exceller dans autant de répertoires différents ? C’est peut-être simplement de laisser parler son cœur à chaque moment. À ce titre, le concert d’hier fut une grande leçon de musique.

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