Peut-être en écho au délicieux Salon Berlioz programmé l’an dernier avec une autre mezzo (Stéphanie d’Oustrac), Christophe Rousset investit ce 29 septembre la vaste salle des concerts de la Cité de la musique pour un Salon Purcell/Queen Mary. Petit effectif mais riche discours ! Autour d’une Ann Hallenberg venue de Suède concertaient Atsushi Sakai à la viole, Karl Nylhin au théorbe et le chef des Talens Lyriques au clavecin. La plupart des songs de la soirée sont extraites de l’Orpheus Britannicus publié par la veuve du compositeur, d’autres (« Fairest Isle », air de Didon) proviennent des fameux semi-opéras du compositeur adulé à la cour de Charles II.

Ann Hallenberg © Örjan Jakobsson
Ann Hallenberg
© Örjan Jakobsson

Le genre favori de la basse obstinée y tient une place de choix, ainsi que des pièces programmatiques sur le thème de la folie. Le très beau « If music be the food of love » ouvre le bal : texte et musique y règnent en majesté, la voix large et profonde n’alourdit jamais un texte parfaitement intelligible et suprêmement déclamé. La précision des vocalises ornementales surprend d’ailleurs chez une voix si opulente et la mezzo suédoise apporte une dimension opératique bienvenue à des pages souvent traitées comme des miniatures délicates. « O solitude » et « Music for a while » sont phrasés loin, temps forts et scansion de la basse disparaissent au profit d’une ligne d’autant plus tendue et hypnotique. Ces voyelles langoureuses, un rubato singulièrement expressif établissent un temps musical original et pertinent. Quelle expressivité dans la douloureuse courbe du « Languish » de Didon, quelle aisance dans les changements de pulsation ! Ce Purcell doit plus à la monodie italienne qu’à la pointe sèche lulliste, et si Bess of Bedlam est folle elle est aussi drôle et spirituelle, secondée par un continuo superbement raffiné. Le vocabulaire musical est étendu et exempt de clichés, la complicité souveraine et communicative.

On découvre un Purcell plus secret dans les deux suites pour clavecin. Le compositeur semble chercher des voies nouvelles (intervalles expressifs, scotch snaps, style luthé très élaboré) pour rendre à la manière d’un Couperin « l’instrument susceptible d’expression ». Sous les doigts de Rousset, la partie est gagnée sans difficulté malgré la vaste salle, la belle copie du clavecin Tibaut de Toulouse charme et force l’attention. En bis deux tubes merveilleux, le « Thrice happy » de Fairy Queen et le doux « Fairest Isle » où se mêle l’ingénieux contrepoint des cordes pincées, suscitent enfin l’enthousiasme d’un public aux applaudissements souvent discrets, encore intimidé par les retrouvailles avec la musique vivante.

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