Par une soirée d’été caniculaire, Jordi Savall et Le Concert des Nations ont réalisé la prouesse de faire voyager toute l’audience à travers le temps. Munis d’instruments d’époque et de leurs ornements les plus expressifs, les artistes ont su proposer une interprétation riche et incarnée. Retour sur un concert à la contextualisation historique bien étoffée.

Jordi Savall et Le Concert des Nations au Festival de Menton © Christian Merle
Jordi Savall et Le Concert des Nations au Festival de Menton
© Christian Merle

Pour sa 70e édition, le Festival de Menton a choisi d’ouvrir les hostilités avec l’alléchante thématique des éléments : tempêtes, orages et fêtes marines. Dans cette situation tourmentée, rien de mieux que de faire appel aux compositeurs baroques, dont le sujet en inspira plus d’un.

À 21h30, le spectacle s’ouvre sur Music for The Tempest, de Matthew Locke, musique de scène dont l’écriture a été inspirée par La Tempête de Shakespeare. Dès le départ, exit tout vibrato qui rappellerait le XIXe siècle et cap vers l’âge baroque. En effet, il existe des sonorités, comme celles du cor naturel, qui ont le pouvoir de nous transporter vers d’autres époques. En quelques notes, les interprètes donnent vie aux lignes mélodiques de Locke, parfois tortueuses, parfois dansantes. La direction de Jordi Savall est précise, juste et efficace, loin des exubérances romantiques. Il transmet l’essentiel par son regard et ses respirations expressives.

Véritable temps fort de la soirée, le flûtiste à bec Pierre Hamon se livre au double rôle de soliste et de chef dans le Concerto en Fa Majeur, « La tempesta di mare » RV 433 de Vivaldi. Ses traits rapides et lyriques forment un va-et-vient qui évoque le mouvement des vagues. Son jeu naturel transmet avec intelligence l’univers tumultueux de l’œuvre. Loin de couvrir l’instrument au faible volume sonore, l’orchestre dialogue, imite et soutient le soliste de manière équilibrée. Pas encore prête à se calmer, la tempête reprend de plus belle avec le déchaînement des Éléments de Rebel. La pièce débute par un accord dramatique reprenant toutes les notes de la gamme, provoquant alors une dissonance inédite pour l’époque. Tout au long de cette suite de danses, les interprètes se livrent à une surenchère de tension qui ne sera apaisée que par de délicats chants d’oiseaux incarnés par les flûtes et le violon.

Le spectacle se poursuit avec une succession d’airs pour les Matelots et les Tritons extraits de l’opéra Alcyone de Marin Marais. La machine à vent qui accompagne l’orchestre permet à l’auditeur de se plonger davantage dans le décor. Loin de se contenter d’actionner la machine, l’instrumentiste fait varier l’intensité du bruit en fonction de la musique, entre silence complet et fracas monumental. Si les violons présentent quelques aspérités dues à leur léger décalage, celles-ci font partie intégrante du charme libérateur de la musique ancienne : au XVIIe siècle, les musiciens ne cherchaient pas un son uniforme ; les sonorités inégales servaient l’expression des sentiments du texte.

À l’aide de leur phrasé spontané et organique, les violoncellistes donnent à entendre la Wassermusik de Telemann avec une grande force poétique. Leurs basses ne sont jamais lourdes et les mouvements de l’océan sont bien rendus. La soirée se termine sur différents extraits d’opéras de Rameau, où mers et zéphyrs sont figurés par les clochettes du tambourin couplées aux pizzicati des cordes.

Comme le dit le poète grec Hésiode, « la voix jamais ne meurt, car elle se présente hors du temps ». Ce soir encore, Jordi Savall nous a prouvé que la musique ancienne est toujours d’actualité, surprenante, intemporelle et vivante.

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