Les premières productions lyriques de l’Opéra national de Paris se font attendre ? Qu’à cela ne tienne, les musiciens de l’Orchestre ont repris le chemin de la scène à la Philharmonie : pas d’effectif réduit ici, mais l’instrumentarium pléthorique de la Symphonie alpestre de Richard Strauss. Nul besoin de fosse : sous la baguette de son directeur musical Philippe Jordan, l’orchestre suffit au spectacle.

Philippe Jordan © Philippe Gontier / Opéra national de Paris
Philippe Jordan
© Philippe Gontier / Opéra national de Paris

Le programme, centré sur la notion d’« images sonores », associe donc deux œuvres à programme : en guise de prélude à la Alpensinfonie, c’est la Nuit transfigurée de Schönberg (ici dans sa version pour orchestre à cordes) qui ouvre la soirée. Dès la première partie, on est suspendu à ces basses presque translucides, sans vibrato, qui créent immédiatement une sensation d’intimité – malgré des effectifs importants. Un tempo relativement allant s’installe peu à peu, offrant à l’orchestre une stabilité et un caractère implacable qui évoquent la marche du destin. La direction ample mais nette de Philippe Jordan permet une synchronisation parfaite des attaques, à la fois fougueuses et incisives, mais aussi et surtout des accents indirects, qui surprennent inévitablement l’auditeur.

L'œuvre a beau être marquée par plusieurs motifs récurrents, l’éventail de nuances et de caractères que propose l’orchestre est immense. Les sonorités sont vivement contrastées, les violons explorant parfois des aigus assez timbrés et délicats pour donner une impression de scintillements, au contraire des passages dans le grave qui sont animés par un vibrato omniprésent et très homogène au sein des pupitres. Les musiciens passent sans effort du caractère d’un orchestre uni à celui d’un groupe de chambristes : les solos particulièrement nombreux laissent apercevoir une communication active parmi le quatuor des chefs de pupitre, ainsi qu’un même souci du chant, avec des portamento fréquents à l’alto et au violoncelle par exemple. Étrangement, on croit ressentir, outre l’apaisement, une véritable joie dans la conclusion suraiguë de l'œuvre, les pizzicati d’alto donnant à la phrase un caractère dansant : la transfiguration est achevée.

La barre est donc haute pour les vents qui entrent en scène pour la Symphonie alpestre. Sur un tapis inquiétant de cordes et de contrebasson s’élèvent peu à peu des cuivres interrogateurs. Très vite, il semble que Philippe Jordan s’attache à faire ressortir de l’œuvre son étrangeté, une étrangeté qui est celle de la nature décrite par Strauss : « Erscheinung » (apparition), « Stille vor dem Sturm » (calme avant la tempête)... Les ruptures sont abruptes, de la joie presque martiale de « Der Aufstieg » au mystère de « Eintritt in den Wald », où les arpèges de cordes semblent figurer de mystérieux esprits maléfiques, puis aux effets féériques de « Erscheinung ». Comme dans Schönberg, les passages plus chambristes qui ne font intervenir, chez les cordes, que les solistes mettent en valeur l’énergie commune qui semble mener les musiciens. Les appels des vents (« Auf den Alm ») soulignent ce même sens du dialogue : imitation réciproque des timbres, effets d’écho, tout est fait pour faire imaginer au mieux au spectateur des échanges entre bergers, sur des flancs opposés de la montagne. Les solistes des bois, en particulier, participent du caractère figuratif de l'œuvre en soulignant son étrangeté : les interventions successives de la clarinette, les ponctuations suraiguës du hautbois semblent presque hésitantes (« Stille vor dem Sturm »).

En dehors de ces moments dédiés aux solistes, le chef déploie, semble-t-il, de plus en plus d’énergie pour organiser la masse orchestrale et construire les montées en puissance répétées, toujours pleinement contrôlées (« Auf dem Gletscher »). Ce contrôle parfait ne rend que plus impressionnants les sommets, tourmentés (« Gewitter und Sturm ») ou exultants (« Sonnenuntergang »). L’accalmie progressive fait répondre à des cordes d’une tendresse extrême un orgue plus doux que solennel (« Ausklang »)... Renforçant ainsi la surprise de la conclusion glissée des cordes. 

Qu’ils soient en effectif réduit ou au complet, c’est une véritable leçon d’orchestre que Jordan et ses musiciens ont donné au public de la Philharmonie. On aimerait presque garder pareil orchestre sous les projecteurs plutôt que de les voir reprendre le chemin de la fosse !

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