Semele de Händel est une œuvre rare dans la programmation des maisons d’opéra. S’attachant au mythe grec de l’amour entre la mortelle Semele et le dieu des dieux, Jupiter, il s’agit pourtant d’une de plus belles pages écrites par le compositeur. L’ambitieuse production qu’on a pu voir samedi dernier à la Royal Academy of Music de Londres, sans avoir été parfaite, nous a réjoui et nous a fait rêver. 

Alexandra Oomens (Semele) © Robert Workman
Alexandra Oomens (Semele)
© Robert Workman

La mise en scène proposée par Olivia Fuchs est globalement ingénieuse mais pas innovatrice. Il est étonnant de voir jusqu’à quel point elle reste fidèle à celle (magistrale) de Robert Carsen à l'English National Opera en 1999. Le travail de Fuchs ressemble à une transposition de la version de son prédécesseur dans un langage plus proche de nous, en remplaçant, par exemple, les vieux tabloïdes en format papier par des smartphones et tablettes. 

Olivia Fuchs nous propose un univers people. Les chanteurs endossent d’élégants habits pour assister au mariage royal. Mais les circonstances sont compliquées. Cadmus (James Geidt), roi de Thèbes et père de la fiancée, Semele (Alexandra Oomens), tente de convaincre sa fille qu’il est temps d’épouser Athamas (Gabrielė Kupšytė) : « Daughter, obey […] / Invent no delay / On this auspicious day » est chanté magnifiquement par Geidt, qui assure dans un rôle paternel a priori redoutable pour un jeune chanteur. Partagée entre le devoir paternel et son amour pour Jupiter, Semele verse des larmes amères et invoque son divin amant pour venir à son secours. Jupiter (Robert Forrest) arrive, dans un curieux costume de pompier, et enlève sa bien-aimée au moment même où Juno accepte les sacrifices des thébains pour le mariage. Muni de smartphones, le chœur est là pour immortaliser ce moment de scandale de la maison royale. On touche là les rares limites de la mise en scène : la foule paraît bien gauche dans ses déplacements, rendus rigides par une direction d’acteurs maladroite. Après ce moment tumultueux, la scène se vide, le roi se retire et les invités partent, laissant Athamas seul avec la sœur de Semele, Ino (Yuki Akimoto)… qui lui déclare sa flamme. Avec ce duo, Akimoto et Kupšytė (excellente tout au long du spectacle) nous livrent un moment plein d’émotion.

<i>Semele</i> à la Royal Academy of Music de Londres © Robert Workman
Semele à la Royal Academy of Music de Londres
© Robert Workman

Le plateau vocal est cependant dominé, sans grande surprise, par la soprano Alexandra Oomens dans le rôle-titre. Elle conclut le premier acte dans une séduisante exubérance lorsqu’elle lance « Endless pleasures, endless love ». La palette émotionnelle qu’elle exprime est impressionnante et son chant, généreux en prouesses virtuoses et en nuances, séduit autant que son jeu et son énergie physique. À ses côtés, peut-être un peu jeune pour un tel rôle, Robert Forrest est un Jupiter discret, qui peine à se montrer à la hauteur de son personnage. Le ténor prend un peu plus sa place au fur et à mesure de la représentation et lorsqu’il chante l’aria « Where’er You Walk », l’effet est saisissant, d’une virilité qu’on voyait peu avant. Mais le moment où il brille le plus est celui où Jupiter, conscient du désir fatal d’immortalité qui guette les pensées de Semele, se livre à un véritable spectacle pour la distraire, en la couvrant de cadeaux : champagne, chocolat, chaussures, bijoux et fleurs (« I must with speed amuse her Lest she too much explain »). 

Un autre duo mémorable de la soirée est celui de Juno (Leila Zanette) et Iris (Samantha Quillish). Les deux chanteuses assurent sans faille leurs rôles, témoignant d’une admirable maîtrise vocale et d’indéniables qualités dramatiques. Elles nous plongent dans de savoureuses situations, hilarantes, qui ne cessent de se multiplier tandis que Juno, assistée par Iris, essaie de se débarrasser de la mortelle qui a séduit son mari. Lorsqu’elles visitent le caverneux Somnus (dieu du sommeil, ici figuré en clochard), l’enthousiasme se prolonge. La créativité vocale et la présence scénique de Niall Anderson donnent un irrésistible Somnus. Lorsqu’il chante un des airs les plus beaux composés par Händel, « Leave me, loathsome light & Obey my will », on touche à un des moments d’état de grâce et de pleine complicité entre l’orchestre et le plateau. Rendons hommage au maestro, Laurence Cummings, dont la lecture se distingue par sa finesse et sa sensibilité. Sous sa direction, l’orchestre se montre remarquable dans son exécution.

Niall Anderson (Somnus) et Samantha Quillish (Iris) © Robert Workman
Niall Anderson (Somnus) et Samantha Quillish (Iris)
© Robert Workman

Cette Semele à la Royal Academy of Music offre une expérience jubilatoire et rafraîchissante. On attend avec impatience pour la scène française la production de la Philharmonie de Paris le 8 avril prochain, sous la baguette de Sir John Eliot Gardiner, donnée cependant en version concert.

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