Avant sa tournée prévue pour la sortie de son disque avec Sol Gabetta, Patricia Kopatchinskaja explore la scène belge. Elle accompagne ainsi le Belgian National Orchestra et Aziz Shokhakimov à Charleroi puis à Bruxelles, où le public est venu très nombreux pour l’applaudir en ce dimanche pluvieux.

Patricia Kopatchinskaja avec le BNO
© Illias Teirlinck

Le concert, lui, nous emmènera loin de la grisaille avec une Sixième Symphonie de Beethoven colorée et dense. La direction ultra-perfectionniste du jeune chef ouzbek construit un Beethoven charpenté et calibré, dont le naturel et le charme sont indéniables. Le maestro sait également s’armer des timbres glorieux de son orchestre pour créer des fondus et des éclairages saisissants grâce notamment à un pupitre d’anches doubles particulièrement inspiré. On admire sans réserve sa science du détail, de la grande ligne comme de la petite intervention de contrebasse, mais si son orage du quatrième mouvement est puissant et grondant, on aurait aimé qu’il sache parfois donner un peu de lest et insuffler le petit plus, le rugissement, le lâcher-prise qui aurait su rendre son interprétation simplement grandiose.

En ouverture de concert, Le Tombeau de Couperin n’appelait au contraire aucune réserve, la musique de Ravel supportant bien mieux le perfectionnisme du chef. L’orchestre brillant et rutilant de Ravel est un terrain de jeu idéal pour Shokhakimov et le BNO qui possèdent toutes les qualités pour transcender cette musique : la précision, la fraîcheur des timbres et un souffle inextinguible. La notion de souffle est d’ailleurs centrale dans l’interprétation du chef ouzbek ; les flux et reflux se font dans la plus grande fluidité, à l’image de ces respirations communes ou de ces transitions souples qui créent l’harmonie dans cette aquarelle symphonique. Et si l’on parle d’air et de flux, il faut également mentionner un pupitre de bois grandiose et un hautbois solo tout simplement héroïque. Dimitri Baeteman, soliste du BNO, de par la rondeur de son timbre, la finesse de son jeu et la poésie de ses interventions a su nous enchanter, nous exalter et nous émouvoir tout au long du concert.

Mais c’est à travers le très rare Concerto pour violon en ré mineur de Felix Mendelssohn que le concert prenait une tout autre dimension. Patricia Kopatchinskaja a su se faire un nom sur la scène internationale depuis quelques années : trublionne et farfelue, la violoniste moldave est l’une des artistes les plus demandées et elle sera d’ailleurs pour cette année « artiste en résidence » auprès des Berliner Philharmoniker. L’entrée de la soliste, pieds nus et violon haut, annonce déjà la couleur. Kopatchinskaja est une véritable bête de scène et montre un rapport très physique avec la musique : elle bondit, gémit, chantonne et affronte du regard le chef, les musiciens ou les premiers rangs du public avec une flamme impressionnante. Malgré cette énergie débordante, on est très loin du numéro de cirque car chaque geste, chaque inflexion est l’expression d’une interprétation spontanée et bouleversante. Le son de son violon, tantôt transparent, tantôt cuivré et la puissance de ses prises de parole happent et hypnotisent constamment. Patricia Kopatchinskaja n’hésite pourtant pas à bousculer la musique de Mendelssohn à l’image de ces pianissimos extrêmes ou de ces coups d’archets brutaux et passionnés. Artiste complète, elle est également en constante fusion avec l’orchestre : ils se battent, se répondent et s’embrassent dans la plus grande simplicité. La direction nerveuse et puissante de Shokhakimov n’est d’ailleurs pas étrangère à l’extraordinaire réussite de ce concerto.

La soliste revient avec deux magnifiques pièces de Ligeti pour deux violons en guise de bis ; l’occasion de développer la touchante complicité qu’elle a avec Alexei Moshkov, Konzermeister du BNO. La tendre naïveté suivie de la joie exubérante de « Baladă şi joc » sont finalement les deux faces d’une même artiste aussi touchante qu’exaltante, qui aura su faire bondir autant que pleurer le public bruxellois.

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