Par définition, les artistes en résidence à l’Académie de l’Opéra de Paris disposent d’une certaine marge de progrès puisqu’ils ont précisément intégré cette structure afin de parfaire leur formation. Il serait donc vain d’attendre d’eux une maîtrise comparable à celle des chanteurs chevronnés. D’où vient alors que l’on éprouve presque toujours à leurs concerts un enthousiasme au moins égal à celui que l’on ressent lors de concerts plus « prestigieux » ? C’est que ces jeunes artistes manifestent une implication, une joie de chanter et d’être sur scène que l’on ne retrouve pas toujours – ou alors sous une forme un peu plus « guindée » – chez leurs collègues plus renommés… Devant une telle fraîcheur, mais aussi un tel talent (car les pensionnaires ont tous déjà acquis un niveau très honorable !), le critique est tenté de rendre les armes… Essayons cependant de rendre objectivement compte du beau concert donné jeudi dernier au Palais Garnier : les quelques critiques que nous formulerons n’enlèvent évidemment rien au talent d’artistes déjà bien plus que prometteurs !

Les artistes de l'Académie de l'Opéra de Paris © Studio j'adore ce que vous faites !
Les artistes de l'Académie de l'Opéra de Paris
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Pour Alexander York (l’un des deux barytons du concert, un « ancien » puisqu’il entame sa troisième année à l’Académie), il s’agit peut-être d’une de ses meilleures soirées : la voix semble s’être libérée et se projeter avec plus d’efficacité qu’auparavant. S’ajoute à cela une réelle élégance scénique, qui en fait un Danilo de La Veuve Joyeuse convaincant et très séduisant ! Son confrère Alexander Ivanov, qui vient tout juste d’intégrer l’Académie, a pour lui une belle prestance scénique et une émission percutante, sauf dans l’aigu, où la voix a tendance à s’amenuir. On ne le sent pas encore tout à fait à l’aise dans le répertoire bouffe italien (Don Pasquale), qui demande une arrogance dans l’accent et une vélocité dans l’élocution qui lui font encore en partie défaut, mais qu’il aura tout le temps d’acquérir avec plus de pratique. Quant à Aaron Pendleton, il est peu intervenu au cours de la soirée mais suffisamment pour faire valoir un beau timbre de basse et une sobriété appréciable dans l’interprétation, notamment en Giorgio des Puritains.

Côté ténors, nous avons entendu deux voix et deux personnalités très différentes. Kiup Lee fait preuve de son aisance vocale et scénique habituelle avec peut-être un soin apporté aux nuances plus affirmé que d’habitude (jolis passages en voix de tête dans La Belle Hélène !). Tobias Westman a un timbre moins éclatant que celui de son confrère, et c’est précisément en cela qu’il est intéressant : les couleurs pastel de sa voix, les inflexions émouvantes dont il la pare, devraient lui permettre de conférer aux rôles qu’il incarnera un coté mélancolique bienvenu. Son « Dein ist mein ganzes Herz », déclaration d’amour déjà teintée de tristesse et comme chargée d’un sombre pressentiment, a en tout cas été un des moments les plus émouvants de la soirée.

Les artistes de l'Académie de l'Opéra de Paris © Studio j'adore ce que vous faites !
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La mezzo Marie-Andrée Bouchard-Lesieur est à coup sûr l’un des meilleurs éléments de l’actuelle Académie. Portant le sourire sur son visage et dans sa voix, elle a incarné une Belle Hélène sensuelle et espiègle, et surtout un Octavian rayonnant, à la voix saine, égale sur toute la tessiture, portée par une prononciation de l’allemand d’une grande clarté.

Sa Sophie est une Kseniia Proshina aux aigus éthérés et cristallins, plus à son aise chez Richard Strauss que dans le répertoire belcantiste (Les Puritains, Don Pasquale), où elle se montre un brin scolaire et appliquée (le timbre est par ailleurs peut-être encore un peu frêle pour ce répertoire, notamment l’Elvira de Bellini…). Andrea Cueva Molnar (Mimi et Hanna Glawari) compense habilement un souffle un peu court par des respirations très discrètes, n’interrompant jamais la ligne de chant. Le timbre manque encore un peu d’épaisseur et de rondeur, surtout dans l’aigu ; il s’agit malgré tout, très certainement,  d’un beau soprano lyrique en devenir. Angélique Boudeville fait ici figure de guest star, tant sa carrière semble maintenant bien lancée. Son interprétation émouvante de la mort de Liù a fait valoir ses habituelles qualités de projection, mais aussi de fort beaux graves et un vrai sens dramatique.

Les artistes de l'Académie de l'Opéra de Paris © Studio j'adore ce que vous faites !
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Pas d’orchestre pour cette soirée, mais les pianos efficaces et attentifs d’Olga Dubynska et Christopher Vazan, pour un spectacle réglé de façon sobre et amusante par Simon Valastro, auquel tous les autres chanteurs de l’Académie ont prêté leur concours pour un finale de l’acte II de La Chauve-Souris éblouissant, achevant de conquérir un public absolument ravi !

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