Ambiance des grands jours à la Philharmonie. En coulisses, c’est l’effervescence : Medici.tv et Radio Classique sont venus placer leurs caméras et leurs micros ; l’Orchestre de Paris et ses chœurs préparent activement les concerts de la semaine, tandis que les « visiteurs » de l’Orchestre du Capitole de Toulouse posent leurs valises. Entre un raccord et une répétition, les musiciens se changent, se croisent, papotent fébrilement en cassant la croûte. Une vraie fourmilière. Côté public, même chose : tous les mélomanes de la capitale se sont donnés rendez-vous. On ne manquerait pour rien au monde un concert de l’excellente phalange toulousaine, surtout quand le maestro, Tugan Sokhiev, enfourche son cheval de bataille : Chostakovitch.

Tugan Sokhiev et l'Orchestre National du Capitole de Toulouse, à la Philharmonie de Paris © Léo Mora
Tugan Sokhiev et l'Orchestre National du Capitole de Toulouse, à la Philharmonie de Paris
© Léo Mora

Le chef attaque la fameuse Symphonie n° 5 à pleines mains, empoignant vigoureusement le thème des basses. Jusqu’à la dernière note du dernier mouvement, il ne lâchera rien. La première mélopée des violons est dictée par une baguette ultra-précise qui détaille la vitesse des archets, la manière de pointer les motifs, sans oublier la direction générale du discours, bien au-delà de la petite phrase. Devant tant de méticulosité, on reste bouche bée. Comment un tel investissement va-t-il pouvoir se prolonger sur toute la durée de l’œuvre ? Sokhiev apporte la réponse la plus naturelle qui soit : en variant le caractère, changeant de masque, se régénérant au fil de la partition. Le maestro propose ainsi un second mouvement cabotin voire clownesque, jonglant avec les appuis changeants de la mesure, donnant quelques pichenettes aux pizzicati, accompagnant une entrée d’un simple coup d’œil malicieux. Le grotesque de ce scherzo est souligné sans excès, le trait restant soigné grâce à un geste toujours élégant.

Changement radical pour le « Largo » : le pathos n’est aucunement forcé, l’émotion est sobre, la baguette minimaliste. Le crescendo qui suit ne paraît que plus extraordinaire, l’orchestre se soulevant en une houle implacable qui laisse les spectateurs cloués aux accoudoirs. Le finale n’est pas moins formidable, entre le panache des cuivres, la puissance frénétique des archets… et la comédie du timbalier, prêt à fracasser joyeusement ses fûts dans les derniers accords. Dans cet ouvrage, Chostakovitch voulait donner à entendre « l’optimisme triomphant de l’homme » ; il aura rarement été aussi bien servi.

Si Sokhiev est le premier dépositaire de cette interprétation réjouissante, tous les musiciens du Capitole de Toulouse sont à saluer, à l’unisson derrière leur chef. Étincelant et efficace, le premier violon mène une brochette de solistes de haut vol, de la flûte solo – toutes ses interventions sont dessinées avec une même grâce – au cor, admirable de lyrisme.

Ce sont d’ailleurs les musiciens de l’orchestre qui ont montré le plus d’éclat dans l’autre œuvre de Chostakovitch programmée un peu plus tôt ce soir : dans le Concerto n° 2 pour violoncelle, le soliste Edgar Moreau a paru en retrait. Sa solidité rythmique et sa volonté manifeste d’égaliser les articulations n’étaient pourtant pas sans intérêt, apportant une froideur et une objectivité dignes de cet opus sévère. Mais l’absence de projection, le manque de phrasé et d’intensité dramatique ont largement desservi l’interprète, qui a traversé comme une ombre l’architecture complexe du concerto. 

Qigang Chen © Wang Hong
Qigang Chen
© Wang Hong

L’autre vedette du soir était donc davantage le compositeur chinois Qigang Chen, dont la pièce Itinéraire d’une illusion était donnée à Paris pour la première fois, en ouverture du concert. Élève de Messiaen dont il a hérité de bien des éléments de langage, Chen s’est lancé dans une expérimentation passionnante avec cette nouvelle œuvre inspirée du cycle de la vie. Faite d’harmonies étales qui se succèdent par fondus enchaînés, l’introduction émerge dans une atmosphère contemplative de fort belle texture mais qui n’a rien de très singulier. Chen bifurque alors de manière étonnante vers la musique minimaliste, éclatant un motif de cinq notes dans l’orchestre. La répétition prend tout d’abord des allures de « Où est Charlie » musical, les notes rebondissant d’un pupitre à l’autre de manière ludique. L’œuvre acquiert toute sa splendeur dans la progression qui suit : à la façon d’un néo-Boléro, Chen dessine un large crescendo orchestral, amplifié par l’ajout de strates rythmiques de plus en plus frénétiques. Le compositeur montre ainsi qu’on peut écrire une œuvre accessible (ce sera un triomphe) tout en faisant preuve d’intelligence et de créativité : la subtilité du contrepoint, la maîtrise des timbres, la gestion brillante de la forme sont les points forts d’une pièce sans temps mort, qui a tous les ingrédients pour devenir un tube dans les années à venir.

L’Itinéraire de Chen s’achève sur un retour au calme soudain, qui introduit les ultimes battements de la vie. Teintées de debussysme, les dernières notes regardent tendrement vers le passé et rayonnent doucement dans la Philharmonie. Discret au moment de saluer sur la grande scène, Chen reçoit une juste ovation. Triomphe d’un optimiste, parfait préambule à l'interprétation de Chostakovitch.

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