Sur proposition de Bruno Bouché, directeur du Ballet de l’Opéra national du Rhin, le chorégraphe Radhouane El Meddeb a créé en janvier 2019 une œuvre autour du mythique Lac des Cygnes : Swan Lake, actuellement en tournée dans toute la France.

<i>Swan Lake</i> au Théâtre National de Chaillot © Agathe Poupeney
Swan Lake au Théâtre National de Chaillot
© Agathe Poupeney

Dès notre entrée dans la salle du Théâtre de Chaillot, la scénographie annonce la couleur de ce ballet : le blanc est déjà omniprésent. Le sol est blanc, un tutu gigantesque blanc semble voler en fond de scène et des tutus blancs ornent les coulisses à vue sur des portants. On comprend déjà, par ces objets scéniques, que la version de référence, celle de Lev Ivanov et Marius Petipa, créée fin XIXe sur la musique de Tchaïkovski, n’est pas loin.

De fait, une grande partie de la chorégraphie de ce spectacle est issue de la version d’origine : on retrouve un extrait de la variation du Prince de l’acte II, des fragments également de la fameuse variation d’Odette du même acte, des bouts des duos d’Odette et Siegfried, les quatre petits cygnes, les mouvements de bras du corps de ballet en ligne, les cercles du corps de ballet autour des personnages, qui rappellent toujours le ballet initial. La réécriture de Radhouane El Meddeb puise donc sa source dans le ballet de référence.

<i>Swan Lake</i> au Théâtre National de Chaillot © Agathe Poupeney
Swan Lake au Théâtre National de Chaillot
© Agathe Poupeney

Ce pari peut sembler risqué tant cette version est interprétée, à la perfection et dans son intégralité, chaque année par les plus grandes compagnies classiques du monde entier. Pourquoi choisir ainsi de mettre en avant des extraits choisis du ballet d’origine alors que tous les spectateurs ont déjà accès à la version intégrale ? On a l’impression au cours de ce spectacle que le chorégraphe n’a, en réalité, pas osé s’approprier son Lac.

Pourtant, certains choix sont faits, le plus frappant étant celui d’évacuer en très grande partie la face sombre du Lac des Cygnes. Ainsi, la dualité Odette/Odile disparaît, les moments les plus noirs et les plus inquiétants du ballet d'origine sont très fortement diminués. C’est seulement au cours des dix dernières minutes du spectacle qu’un des danseurs apparaît vêtu de noir et que la chorégraphie devient plus tortueuse et plus douloureuse. On regrette que cette dimension soit apparue si brièvement alors que le duo formé par Siegfried et Odette dans ce passage plus sombre est inspiré, créatif, plus expressif que le reste de la pièce.

<i>Swan Lake</i> au Théâtre National de Chaillot © Agathe Poupeney
Swan Lake au Théâtre National de Chaillot
© Agathe Poupeney

Les nombreux moments dansés en groupe exécutant des menés dynamiques et des arabesques dans toutes les diagonales sont longs et manquent d’inventivité. On peut être déçu qu’un chorégraphe au vocabulaire si contemporain (on se souvient d’un Heroes au Panthéon en 2016 qui était pourtant bien novateur !) se contente de réutiliser les mouvements classiques que les danseurs ne semblent pas vraiment habiter. Certains passages dansés laissent ensuite place à des moments de flottement où les danseurs, dans le silence, cessent tout mouvement pour s’observer et regarder le public. On comprend la volonté du chorégraphe de questionner ici le rapport à l’œuvre et le lien aux spectateurs mais cette approche peut produire un effet de rupture qui ne porte pas vraiment le spectacle.

Cette réécriture oscille entre un hommage maladroit à la version d’origine et des questionnements plus contemporains : les danseurs hommes sont ainsi plus présents que dans la version d’origine et interprètent des passages qui sont traditionnellement dansés par des femmes. Ils reprennent les fameux pas des quatre petits cygnes se donnant les mains, forment des duos de cygnes et s’enlacent, remettant en question la question du genre. Ces passages peuvent rappeler le Swan Lake de Matthew Bourne créé en 1995. Quelques propositions de mise en scène sont également intéressantes, notamment à la fin de l’œuvre, lorsque chaque danseur vient saluer un par un à sa façon en proposant un pas personnel ou un geste précis, interrogeant le principe de salut dans le ballet classique et mettant en question la notion de personnalité dans ce genre de ballet qui prône l’unification.

<i>Swan Lake</i> au Théâtre National de Chaillot © Agathe Poupeney
Swan Lake au Théâtre National de Chaillot
© Agathe Poupeney

Il est dommage que ces idées soient disparates car l’ensemble du spectacle manque du coup de cohérence esthétique, que ce soit d’un point de vue narratif (puisque l’histoire est également considérablement raccourcie et diminuée), d’un point de vue chorégraphique ou d’un point de vue musical. Mais il faut reconnaître qu'il est toujours délicat de reprendre une telle œuvre mythique et de pouvoir la dépasser sans trop de répétitions ou déconstructions maladroites. Et il est également difficile pour tout spectateur d’être vierge de toute représentation de ce même univers, ce qui rend l’alchimie entre l’œuvre et le public d’autant plus complexe.

**111