À la Peterskirche de Bâle, ce lundi 25 novembre, deux chanteurs virtuoses et expressifs, Olena Tokar et Terry Wey, révèlent au travers d'extraits d'opéras baroques italiens les passions amoureuses au moment particulièrement critique de leur rupture : Addio Amore ! Tout aussi talentueux, le Kammerorchester Basel les accompagne, conduit par sa violon solo, Julia Schröder. La mort venant séparer les amants, tout comme les conflits nourris entre eux, inspirent des pages dans lesquelles l'expression lyrique et musicale offre des trésors de jeux expressifs : les contrastes les plus extrêmes évoluent de l'abandon le plus complet aux déchaînements les plus tempétueux. Le programme comporte ainsi une palette aussi représentative que suggestive, approchant le champ immense des plus forts affects présents à la scène.

Olena Tokar © Frank Tuerpe
Olena Tokar
© Frank Tuerpe

Il n'y a pas ce soir de scène théâtrale à proprement parler mais l'espace situé devant l'arc de cercle formé par l'orchestre suffit aux chanteurs qui deviennent souvent acteurs pour joindre le geste, le comportement, le placement à la musique, avec un art et un naturel étonnants. Ce jeu de scène est particulièrement éloquent dans le duo Rinaldo-Armida de Leonardo Leo (dont l'opéra Rinaldo a été en partie repris de Haendel) : le contreténor s'enflamme contre la soprano magicienne venue tenter de l'ensorceler tandis que le seul être comptant pour lui est sa fiancée que l'on a enlevée. Le corps tremblant de colère, Terry Wey laisse éclater une voix puissante aux accents remplis de fureur tandis qu'Olena Tokar, se montrant admirablement plus malicieuse que touchée, affiche une mine simplement contrariée et une voix ferme qui dissimulent à peine ses charmeuses intentions. Les rôles sont bien campés et, par un effet de distanciation, ils prennent un relief surprenant lorsque les dernières notes éteintes, les deux chanteurs tombent dans les bras l'un de l'autre : tout cela n'était que fiction virtuose, dans un esprit bien napolitain !

Ces scénographies habilement esquissées par des chanteurs familiers des maisons d'opéra ne seraient rien sans leur admirable maestria musicale et vocale. Il est vrai que les deux se complètent assurément : le duo « Amo, bramo, e non dispero » de Hasse (extrait de l'Euristeo) ou celui tiré de Rodelinda de Haendel (« Io t'abbraccio ») montrent, en particulier, des chanteurs dont le regard, le geste, la pose dégagent une vivacité semblant entraîner la voix – à moins que ce ne soit l'inverse ? – dans des aigus et des forte éblouissants. Les attaques sont claires, tranchantes, notamment celle de Terry Wey dans un fulgurant « Rendi la cara sposa » de Leo. D'une autre facture, l'entrée d'Olena Tokar dans « Vado a pugnar o bella » (de l'opéra d'Albinoni Ereclea) part du piano le plus délicat avant de s'ouvrir immédiatement en un crescendo large, vraiment saisissant. De manière générale, l'enchaînement continu des nuances les plus fines ou les plus extrêmes est élaboré avec soin par et entre les deux chanteurs, l'orchestre les relayant parfaitement.

Comment ne pas relever enfin la maîtrise achevée de l'ornementation baroque par des voix agiles, qui semblent s'y trouver comme dans leur élément naturel ? Le prestigieux Kammerorchester Basel est également dans l'un de ses répertoires favoris. Ne dérogeant pas à ses dispositions habituelles, l'ensemble se fond avec les parties confiées aux chanteurs : lumineux dans l'accompagnement, il ne met pour autant jamais le duo en difficulté, trouvant le juste équilibre entre discrétion des commentaires et richesse des figuralismes, plaçant les couleurs orchestrales au service du texte chanté.

Trois pièces pour orchestre seul permettent également à chaque instrument de capter l'attention des auditeurs. Une « Sinfonia » de Pollarolo, un Concerto pour deux hautbois d'Albinoni et l'ouverture de Tamerlano de Haendel. Fluides tel un fleuve aux reflets chatoyants, les cordes ne cessent d'entretenir le liant entre les parties. La basse continue confiée à un théorbe et à un clavecin laisse clairement entendre la délicatesse de ses cordes pincées. Les vents apportent un concours exceptionnel aux performances de l'ensemble : les deux hautbois séduisent, en particulier dans leurs solos, par la souplesse de leur phrasé, la virtuosité de leur jeu et la sonorité sensuelle de leur timbre. Le basson apparaît en pleine lumière, au côté du contreténor, pour un époustouflant duo dans le « Venti, turbini, prestate » du Rinaldo de Haendel.

Dirigé de main de maître depuis le violon par Julia Schröder, passionnément entraînante et précise, ce concert est jusqu'au bout brillamment interprété, déclenchant l'ovation du public subjugué en dépit – ou à cause – d'une thématique aussi douloureuse.

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