Né en 1919 et disparu il y a dix ans, Merce Cunningham est considéré comme le père fondateur de la danse contemporaine américaine, réalisant la transition de la danse moderne à la danse post-moderne à partir des années 1950. Élève et danseur de Marta Graham, Merce Cunningham fut à son tour le maître des grands noms de la chorégraphie contemporaine américaine, parmi lesquels Trisha Brown, Paul Taylor, Lucinda Childs ou encore Karole Armitage. Le Festival d’Automne à Paris convie donc de nombreuses compagnies européennes à rendre hommage à ce précieux patrimoine de la danse, en particulier le Royal Ballet, le Ballet de l’Opéra de Paris et le Ballet Royal de Flandre, tous trois réunis ce soir dans le programme « Trois Ballets » au Théâtre National de Chaillot – mais également le Ballet National de Lyon, le Ballet Rambert, le CCN Ballet de Lorraine, le CNSMD de Paris et le CND.

<i>Pond Way</i> © Aaron Lapeirre
Pond Way
© Aaron Lapeirre

Au sein du programme « Trois Ballets », le Royal Ballet interprète le trio Cross Currents, créé à Londres par Merce Cunningham en 1964, sur une partition de Conlon Nancarrow (Rhythm Studies for player piano). Dans des tenues académiques noires et blanches qui évoquent des touches de piano, les trois danseurs interprètent les phrases musicales de la bande-son, alternant unissons et passages plus déconstruits. Par sa musicalité et son style chorégraphique virtuose, cette courte variation se rapproche étonnamment du néoclassique, plus qu’elle n’illustre le travail contemporain de Cunningham. La disposition en ligne des danseurs, la forme même du trio et les costumes de Cross Currents ressemblent d’ailleurs étrangement à Agon, composé six ans plus tôt par le chorégraphe néoclassique Balanchine. Un parti pris intéressant du Royal Ballet, qui révèle la variété du travail de Cunningham plus que sa recherche artistique contemporaine.

<i>Walkaround Time</i> © Ann Ray / Opéra national de Paris
Walkaround Time
© Ann Ray / Opéra national de Paris

À l’inverse, Walkaround Time, créé en 1968 au State University College à Buffalo (États-Unis) et entré dans le répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris en 2017, fait sans aucun doute partie des pièces emblématiques de Cunningham. Une dizaine de danseurs évolue sur scène, chacun vêtu d’une combinaison de couleur différente façon années 1970. De gros blocs de verre posés sur la scène renferment des formes hélicoïdales abstraites et diffractent les corps des danseurs. Ce décor, imaginé par Jasper Johns s’inspire de l’œuvre Le Grand Verre de Marcel Duchamp. Au milieu de la pièce, les danseurs se retirent avant de reparaître en tenue d’échauffement et d’improviser une pause humoristique où ils se promènent et discutent accompagnés par l’écho grêle d’un tourne-disque. La danse reprend ensuite sur la lecture du texte de Duchamp La mariée mise à nu par ses célibataires, même, suite de mots sans queue ni tête énoncés par une voix robotique.

Cette seconde partie fait écho à la première, dont elle reprend les bribes chorégraphiques – les équilibres sur demi-pointes en quatrième position, les développés suspendus ou encore un porté où la danseuse plonge soudain en avant –, mais en les déformant, en les accélérant, en les déconstruisant. Plus conceptuelle qu’émouvante, parsemée de répétitions et d’attentes qui mettent la patience du spectateur à l’épreuve, Walkaround Time est une œuvre franchement difficile d’accès qu’interprète sans transport l’Opéra de Paris. Seules Émilie Cozette et Victoire Anquetil assument cette pièce difficile, avec une présence en scène plus affirmée et une interprétation moins empruntée lors de la récréation simulée entre les deux parties de l’œuvre.

<i>Pond Way</i> © Filip Van Roe
Pond Way
© Filip Van Roe

Pond Way, interprété par une dizaine de danseurs du Ballet Royal de Flandre, est une création plus tardive de Merce Cunningham, composée à Paris en 1998 sur la bande-son de Brian Eno New Ikebukuro. Pond Way est une chorégraphie abstraite qui puise dans une esthétique zen épurée et apaisante, malgré la sonorité inquiétante de la ville que l’on entend en arrière-plan. On peut entrevoir dans les mouvements des danseurs la symbolique de l’eau ou reconnaître la figure zen emblématique de la grue dans certaines des postures adoptées. Pond Way n’en reste pas moins une pièce franchement austère par son abstraction. Les interprètes semblent eux-mêmes difficilement trouver leurs repères et présentent des ensembles par moments en décalage. On notera néanmoins la grâce du travail de bras de la danseuse Nicha Rodboon, qui se détache clairement de la troupe dans ce répertoire contemporain et ajoute une touche plus poétique au tableau de Cunningham.

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